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Je vous avoue que j’ai préféré les intérêts de ma curiosité et la passion de m’instruire aux attentions que j’aurais dû avoir pour votre personne et pour votre santé. Je vous fais mes excuses de vous avoir tenu si longtemps assis et de vous avoir fait veiller au-delà de votre coutume. J’ignorais que cela pût vous incommoder. Je suis si bon allié de la France que, bien loin de vouloir ruiner la santé de ses héros, je voudrais leur prolonger la vie. » En invoquant pour excuse sa passion de s’instruire, Frédéric n’adressait pas à Maurice un compliment banal, car il écrivait à Voltaire au sujet de la visite du comte de Saxe : « J’ai vu ici le héros de la France, ce Saxon, ce Turenne du siècle de Louis XV. Je me suis instruit par ses discours, non pas dans la langue française, mais dans l’art de la guerre. Ce maréchal pourrait être le professeur de tous les généraux de l’Europe. »

Revenu à Dresde après cette rapide excursion, Maurice y passe encore quelques semaines et retourne en France au mois d’août. Le voilà de nouveau à Chambord, maniant et remaniant son domaine, bâtissant un hospice, agrandissant ses casernes, mettant ses équipages sur un pied royal. Il avait quatre cents chevaux dans ses écuries. Ses réceptions étaient de plus en plus magnifiques. Son théâtre, qui lui avait coûté six cent mille livres, avait été inauguré par les comédiens de la cour. Il y avait ordinairement deux tables au château, l’une de quatre-vingts couverts, l’autre de soixante. Des personnages considérables venaient passer des semaines auprès de lui. Nous détacherons ici une page des Souvenirs du maquis de Valfons.


« En 1749, je passai quelque temps à Chambord chez le maréchal de Saxe. Il me logea dans la chambre de Marie de Médicis, et pendant quatre jours de suite ce grand homme eut la complaisance de venir se mettre dans un fauteuil à mon chevet, tandis que j’étais dans mon lit, et de me rappeler tout le détail de ses campagnes avec la charmante simplicité qui caractérise plus particulièrement les héros.

« Le château dont le roi avait donné la jouissance au maréchal était une résidence digne de cet hôte illustre. Il y menait un train de prince, avec plus de cent mille écus qu’il tirait de ses grades ou de ses régimens. Il y avait établi une caserne de cavalerie, un haras et une ménagerie. Son activité d’esprit et de corps avait besoin d’une occupation continuelle et d’exercices variés. Aussi, tout en combinant de vastes projets et même des entreprises chimériques, il se livrait sans cesse à des divertissemens énergiques, chassant à courre, surveillant ses travaux, où il mettait quelquefois la main, et par-dessus tout faisant manœuvrer son régiment, que, par une faveur particulière, le roi lui avait donné en garnison, et qu’il entretenait sur le pied de guerre avec tous les détails du service d’une place forte. Les canons et les drapeaux pris sur les ennemis, et qui décoraient les portes,