Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/390

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ainsi tour à tour une image de sa vie dans le château des Valois : la bonne reine de Pologne, cachant sa royauté perdue, n’y avait laissé qu’un oratoire ; Maurice, affichant la royauté qu’il rêve, y construit des casernes et un théâtre. Son balcon, j’allais dire son trône, faisait face aux acteurs, comme la place destinée au roi dans les salles de Versailles ou de Fontainebleau. C’est là qu’il recevait ses invités. On y venait de fort loin. La noblesse des provinces, d’anciens compagnons de guerre du maréchal, souvent même les plus hauts personnages de Versailles enviaient l’honneur d’une invitation à ces fêtes. Un jour, Mme de Pompadour en personne vint rendre visite au souverain de Chambord pour assister à ses soirées théâtrales. Pompadour et Maurice de Saxe ! singulière rencontre où se peint toute une époque : ici, la femme élégante et corrompue à qui un roi fainéant avait abandonné le gouvernement d’un grand peuple ; là, le génie de l’action et de l’aventure cherchant, sans la trouver, une tâche digne de lui, et jouant au souverain pour tromper sa vaillante impatience.

Ce n’est pourtant pas une souveraineté de parade qu’a rêvée le maître de Chambord, c’est la souveraineté effective, celle qui donne le droit et le moyen d’agir. De là le dégoût qui le ressaisit sans cesse au milieu de son activité tumultueuse. En vain a-t-il entrepris des travaux qu’il poursuit avec fougue, le lion étouffe dans sa cage magnifique. Quelques heures de galop, et Maurice touche à l’extrémité de son domaine. Un château, un village, une vingtaine de fermes, voilà donc le royaume de ce victorieux qui voudrait dévorer l’espace ! Chasse à courre, revues, manœuvres, rien ne peut dompter son ardeur. À quoi bon ces stériles mouvemens ? Il s’ennuie. Le 9 juin 1749, il se dirige vers la Saxe ; le 20, il arrive à Dresde, et le comte de Brühl s’empresse de le faire inviter à la diète du pays, qui s’ouvrait le surlendemain. L’invitation du roi, son frère, était conçue en ces termes : « A très haut, très illustre seigneur, notre cher et fidèle Maurice, comte de Saxe, de Tautenbourg et de Frauenpriessnitz. » Le roi de Pologne avait-il la pensée de ramener le vainqueur de Fontenoy dans son pays natal ? On ne sait. Toujours est-ce une chose singulière de voir ce Saxon naturalisé en France siéger à Dresde dans la chambre des seigneurs. Trois semaines après, il part pour Berlin et arrive le 15 juillet à Sans-Souci, où Frédéric le Grand lui fait l’accueil le plus affectueux. Frédéric ne pouvait se lasser d’entendre celui qu’il considérait comme son maître ; avide de détails, interrogeant sans cesse, il prolongeait l’entretien fort avant dans la nuit, au risque de fatiguer le héros, qui aimait à vivre au grand air et à se coucher de bonne heure. Frédéric s’en excuse après le départ de son hôte : « J’aurais désiré, mon cher maréchal, vous faire passer le temps plus agréablement.