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Suivons-le plutôt à Chambord, au moment où toute sorte de projets font fermenter encore son imagination ; le rêveur d’aventures royales vaut mieux que le débauché.


II

La guerre à peine finie, Maurice chercha aussitôt sur quel point du globe il pourrait déployer sa force et courir les hasards. Non pas qu’il ait sérieusement pensé, comme le craignait Louis XV, à prendre du service dans une autre monarchie de l’Europe. La paix générale semblait établie pour longtemps, et à supposer qu’elle dût être troublée de nouveau, quel pays convenait mieux que la France au maréchal-général des camps et armées du roi après tant de victoires qui attachaient son nom à nos drapeaux ? Ce qu’il voulait, c’était un trône à fonder quelque part. Il appelait donc les occasions, il épiait la fortune, et si l’ardeur de sa fantaisie ne savait où se prendre, il ne manquait pas de gens pour lui suggérer des projets. Nos possessions d’outre-mer occupaient alors beaucoup d’esprits entreprenans. Je lis dans les Mémoires politiques et militaires, rédigés par l’abbé Millot, d’après les notes du maréchal de Noailles, que, précisément à cette date, l’ardent maréchal, très frappé de l’état précaire de nos colonies et de tous les intérêts qui s’y rattachent, présenta deux rapports sur ce sujet à M. Rouillé, nouveau ministre de la marine. Le duc de Noailles dévoilait d’abord les secrets desseins des Anglais sur nos établissemens d’Amérique. De graves indices ne lui laissaient aucun doute à cet égard ; il était convaincu, et la suite des choses n’a que trop justifié ses prévisions, que l’Angleterre n’attendait qu’une occasion favorable, qu’elle chercherait même à la faire naître, « pour envahir nos colonies, détruire notre commerce et nous mettre hors d’état d’avoir jamais une marine convenable, telle que la France l’a eue dans les belles

    supérieurs. On pressait Maurice d’épouser une noble personne dont il adorait la beauté, le mérite, et qu’il appelait divine ; il aima mieux renoncer à elle que de lui offrir un cœur trop peu sûr de tenir ses engagemens. Cette lettre, dont l’original appartient à M. Anquez, professeur d’histoire au lycée Saint-Louis, ajoute un trait de plus à la physionomie du comte de Saxe. La lettre sur la divine Ourchülla fait honneur à la loyauté de Maurice. En voici le texte :
    « Je pars demain pour Chambord, madame, et serai privé pendant quelques jours du bonheur de vous voir. J’ai trouvé la lettre que vous écrivez selon mes sentimens, mais je vous avouerai que j’envisage toujours un pareil engagement avec frayeur. Si la destinée nous rejoint, à quoi je ne vois point d’apparence, et que je revoie la personne en question, peut-être me déterminerai-je. Je n’ai point trouvé d’âme plus digne d’un attachement éternel que celle de la divine Ourchülla, mais vous savez combien j’aime ma liberté, et, vous l’avouerai-je ? je suis même un peu libertin. Je suis trop honnête homme pour tromper, et je ne suis pas assez sûr de moi-même pour promettre ce que je ne suis pas sûr de tenir, et Ourchülla mérite d’être aimée uniquement.
    « Adieu, madame, un monde importun m’obsède. »