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Nous disions tout à l’heure que les voluptés de Maurice de Saxe l’avaient exposé au ridicule ; l’histoire de Mlle Verrières en est une preuve. On a vu que Maurice, sans reconnaître officiellement sa fille, lui avait donné pour parrain son ami, le marquis de Sourdis, et avait préparé ainsi les témoignages qui devaient consacrer un jour la vérité des faits. Il avait pourvu en outre, et d’une main libérale, à l’entretien de la mère et de la fille. Il y avait là une reconnaissance avouée, bien que non revêtue encore du caractère légal. Or, quelques mois après la naissance d’Aurore de Saxe, pendant le printemps de l’année 1749, Maurice étant allé à Berlin rendre visite à Frédéric le Grand, Marie Rinteau eut l’idée de ménager une surprise au maréchal. Elle était dame de l’Opéra, comme on disait, et sans doute un peu confondue dans la foule. Persuadée, je le suppose, que son avenir n’était pas de ce côté-là, l’ambition lui vint de paraître à la Comédie-Française. S’élever au rang d’une Gaussin, d’un Adrienne Lecouvreur, quel bonheur pour elle ! Ce n’eût pas été seulement une joie d’artiste ; la pauvre fille sentait bien qu’elle était déjà oubliée de son amant, et, quoique traitée par lui avec convenance, elle ne pouvait se résigner à cet abandon. Qui sait si le maréchal ne serait pas ramené auprès d’elle par quelque succès de théâtre ? Il aimait avec passion la tragédie française, soit qu’il prit naturellement plaisir à l’expression des royales infortunes, soit que le souvenir d’Adrienne le rendît particulièrement sensible aux charmes d’une voix mélodieuse et touchante. Il fallait l’attaquer par son faible ; c’était à Zaïre, à Iphigénie, de rendre un peu de vie et de flamme à la timide colombe. Il y avait alors à Paris un jeune poète fort en vue, très occupé de théâtre, de déclamation tragique, et en relations suivies avec le monde des acteurs. C’était Marmontel, disciple de Voltaire, ami de Mlle Clairon, auteur de deux tragédies, Denys le tyran et Aristomène, qui venaient