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achevés, sir Henri disposa son monde derrière la barricade improvisée ; les fenêtres et les volets furent soigneusement fermés, les lumières éteintes, sauf celle de la chapelle. Il monta alors sur la terrasse en se baissant à la hauteur du mur d’appui, et consulta l’horizon. La lune s’était levée ; sa clarté bleue, lumineuse, transparente, permettait de voir au loin. La plaine paraissait solitaire et silencieuse.

Une demi-heure se passa ainsi. Enfin sir Henri crut distinguer quelques points noirs se mouvant dans les lignes vaporeuses du campo, puis très rapidement les points grandirent, se rapprochèrent ; il reconnut des chevaux, des hommes, des lances… Il n’y avait plus de doute, c’étaient les Indiens !… Il pouvait être alors deux heures du matin. À la lueur sereine et transparente que la voûte du ciel répandait sur la terre, sir Henri put voir les fils du désert montés sur leurs maigres et rapides chevaux, aux crinières hérissées de fragmens d’os qui les frappent à mesure qu’ils marchent et accélèrent tous leurs mouvemens. Ils étaient une trentaine environ. Armés de leurs lances et de leurs bolas, ils avaient cet aspect sinistre et féroce des hordes indisciplinées. Arrivés à une portée de fusil de l’estancia, ils s’arrêtèrent et se consultèrent un moment. Quelques-uns d’entre eux mirent pied à terre et ouvrirent doucement les portes des ranchos dépendans de Santa-Rosa : les trouvant vides, ils se récrièrent ; mais une voix que sir Henri crut avoir déjà entendue leur représenta qu’il n’y avait là rien d’étonnant, le maître étant absent. Ces mêmes hommes firent le tour de l’habitation, qui paraissait ensevelie dans l’ombre et le silence. Enfin, toutes ces reconnaissances accomplies, sir Henri les vit s’avancer vers l’entrée principale.

En ce moment, une figure se détacha des rangs et se porta un peu en avant. Il sembla bien à sir Henri que c’était Carmen, et pourtant cette supposition lui paraissait si odieuse qu’il s’efforçait de la repousser. Il descendit alors de la terrasse et rentra dans la cour, où sa petite armée était en bon ordre, chacun à son poste : il prit le sien à côté de José, dont l’accablement le frappa. Sir Henri devait commander le feu. Le silence était solennel. On n’entendait au dehors que le bruit sourd des pas des chevaux des Indiens qui marchaient sur le gazon. Enfin ils ébranlèrent la porte, qui, n’étant qu’appuyée, tomba avec fracas, et au même instant ils se précipitèrent en tumulte dans l’allée, ne se rendant pas compte du genre d’obstacle qui barrait l’entrée de la cour. Sir Henri leva la main ; c’était le signal convenu pour tirer. Une décharge bien nourrie et presque à bout portant amena le désordre dans la troupe des assaillans : deux ou trois d’entre eux, atteints gravement, tombèrent