Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/360

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


est en bon état ; pendant cinq années encore, je me charge de payer péons et capataz,, d’ici à dix ou quinze ans, tu seras un des plus riches estancieros du pays.

José, surpris, immobile, ne disait mot. Enfin il se jeta aux pieds de don Estevan, et prit sa main, qu’il baisa. — Señor ! mon père ! S’écria-t-il d’une voix étouffée, gardez vos richesses, et laissez-moi auprès de vous !

Don Estevan fut touché. — Mon enfant, répondit-il, en te donnant Romero, je ne prétends pas t’y exiler, d’autant moins, ajouta-t-il avec un sourire triste, que d’ici à peu de temps je serai probablement seul à Santa-Rosa.

Cette allusion, que José comprit, et qui lui traversa le cœur comme une lame aiguë, acheva de l’accabler. Il appuya son front couvert d’une sueur glacée sur la main de don Estevan.

— Merci, merci, señor ! dit-il avec effort, que Dieu vous rende tous vos bienfaits ! Et il s’élança hors de la chambre.

Don Estevan le rappela. — José, dit-il, sans l’arrivée de don Aniceto, nous serions déjà partis pour Santa-Fé, où le gouverneur donne un bal. Nous pensons nous mettre en route demain de grand matin pour éviter la chaleur ; viendras-tu avec nous ?

— Non, señor, répondit José, qui se sentait un grand besoin de solitude. Demetrio a son frère malade à Coronda ; il veut aller le voir, et m’a prié de le remplacer.

Gonzalès parut contrarié. — J’aurais voulu te présenter au gouverneur, dit-il. Enfin ce sera pour une autre occasion.

La soirée se passa tranquillement. Les caballeros, réunis dans le grand salon de l’estancia, parlaient chevaux et politique. Sur la table de marbré blanc qui occupait le milieu de la pièce, Eusebia avait posé un saumador, une cassolette d’argent dans laquelle brûlait un petit bâton de résine odorante du Pérou, appelée pastilla. Les portes donnant sur le patio étaient ouvertes. À travers le nuage parfumé qui remplissait la salle, sir Henri pouvait observer, sous la véranda opposée, les deux sœurs dans leur petit salon ou aposento. L’aposento était éclairé par une lampe de verre de couleur suspendue au plafond. Mercedes et Dolores, en vue de la fête du gouverneur, avaient essayé leurs robes de bal, qui étaient de satin blanc recouvert d’un nuage de crêpe de la même couleur. Mercedes avait arrangé la coiffure qu’elle pensait mettre le lendemain : c’était une magnifique torsade de perles fines qui, enroulée dans ses épaisses tresses noires et lustrées, formait comme un diadème au-dessus de son front. Elle essayait de disposer de même la riche chevelure de Dolores, assise devant elle sur une chaise basse. Mercedes, penchée sur sa sœur, avait un air triste et