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— À celle de devant à droite, répondit sir Henri avec un sourire d’incrédulité.

L’ordre fut transmis à un péon à cheval qui s’élança sur les traces du fugitif, et, jetant son lasso avec une adresse merveilleuse, l’atteignit à la jambe désignée. Ce jeu, renouvelé pour toutes les parties de l’animal, le cou, la tête, les jarrets, de gauche, de droite, en avant, en arrière, prouva à sir Henri que le hasard n’était pour rien dans l’heureux succès de ces exercices, mais que ce résultat était dû à la rapidité des mouvemens combinée avec la justesse du coup d’œil.

José et Manuel déployaient dans ces jeux toute la somme d’adresse et de souplesse que le sang indien ajoute au sang créole. Les journées s’écoulaient donc pour sir Henri avec une rapidité merveilleuse. Souvent le soir les péons exécutaient la danse de la kilicon, pendant que Manuel et Demetrio jouaient de la guitare en vrais enragés, accompagnés d’une sorte de tambourin formé d’une vieille barrique recouverte d’une peau, et de castagnettes que deux petits garçons faisaient claquer en cadence. Quelques danseurs se rangeaient en cercle, se tenant par la main ; puis deux péons apportaient au milieu des danseurs un tercio, un de ces ballots de cuir où l’on expédie la yerba du Paraguay. Ces ballots, toujours extrêmement remplis, conservent en séchant une forme rebondie pareille à celle d’un caisson dont le couvercle est soulevé d’un seul côté. La danse commence, d’abord grave et lente ; les danseurs se contentent de faire à pas cadencés le tour du tercio ; bientôt celui-ci s’agite, la ronde devient plus rapide, les guitares et les castagnettes pressent les mouvemens des danseurs ; puis tout à coup le tercio reçoit une vigoureuse secousse, un petit garçon en sort d’un bond, passe et repasse toujours en cabriolant par-dessus les mains des danseurs, d’un bond rentre dans le tercio et en ressort de nouveau. Enfin, après avoir conquis l’admiration générale par son agilité, il est emporté en triomphe.

Souvent sir Henri sortait seul, à pied, le fusil sur l’épaule. À peine à un quart de lieue de Santa-Rosa, il voyait les perdrix et les gelinottes fuir devant lui, et il apercevait non loin de là, dans les hautes herbes, les têtes des daims et des biches qui le regardaient avec une curiosité méfiante. Il revenait chargé des trophées de sa chasse, qu’Eusebia apprêtait de son mieux. Quelquefois aussi ses promenades avaient pour but d’enrichir un magnifique herbier rapporté des rives du Jourdain et qui se complétait au bord du Rio-Parana. Une après-midi, le voyageur anglais était en course d’exploration quand il se souvint d’avoir vu près de la forêt une plante qui manquait à sa collection, et il se dirigea de ce côté. De fleur en fleur et de buisson en buisson, il gagna la lisière d’un bois qu’il crut reconnaître