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précieux. Ici même nos chefs vont venir pour jurer de venger sa mort.

Carmen ne l’entendait pas. Prosternée sur cette place qu’on venait de lui désigner comme le tombeau de son mari, elle semblait complètement absorbée par les souvenirs du passé. Bientôt quelques hommes, sortant des sombres profondeurs de la forêt, parurent dans la clairière. C’étaient les quatre caciques principaux de la tribu de Carmen, Zuriquin, Bonifacio, Pépé et Cristoval. Ils portaient, comme le brujo, des vêtemens de couleurs vives, et sur la tête des coiffures extraordinaires. C’étaient des bonnets formés de têtes de léopard, la mâchoire tournée en l’air sur le front, les oreilles ressortant de chaque côté, et des casques de forme antique recouverts de la fourrure de l’aguarazù, espèce de loup jaune à crinière noire, dont les touffes hérissées couvraient le haut de ces bizarres ornemens. Leurs physionomies étaient dures, sombres, mélancoliques, leurs attitudes graves et dignes. Arrêtés à quelque distance du brujo, les Indiens semblaient attendre une invitation de sa part pour avancer tout à fait ; celui-ci leur fît signe d’approcher, et, s’adressant à la veuve du cacique Arraya, le plus âgé des chefs prit la parole.

— Écoute, Carmen, dit-il, voici quatorze ans que notre cacique général, ton mari, est mort. Tu as deux fils, et le brujo nous assure que tu les élèves pour qu’ils soient chefs un jour et succèdent à leur père. À la prochaine lune décroissante, nous partirons pour la province de Cordoba, où nous ferons une grande invasion ; nous reviendrons avec du bétail, des captifs, des joyaux, du butin de toute sorte… Amène tes fils.

En entendant ce discours, Carmen semblait irrésolue. — Mes fils, dit-elle enfin, ne me suivraient pas. Ils se sont attachés à don Estevan, et ne pensent plus au désert. Tous les jours de ma vie, le chagrin me ronge en songeant qu’ici ils seraient chefs, libres, heureux, et que je ne puis pas les décider à rentrer dans notre tribu ; mais il y a un moyen, enlevez-les. Une fois parmi vous, ils y resteront, j’en suis sûre.

Les caciques réfléchissaient. — Sortent-ils souvent seuls ?

— Jamais. Ils accompagnent toujours don Estevan ou Demetrio, le majordome.

— Alors il faudrait attaquer l’estancia ? Et don Estevan a des armes à feu ?

— Oui, dit Carmen. Et puis, pour don Estevan et ses filles, il faut que vous me juriez de ne leur faire aucun mal.

Les Indiens ne répondirent pas à cette dernière parole ; Carmen insista. — Jurez-moi, dit-elle encore, que vous les respecterez, car don Estevan a été un père pour moi et mes fils.