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sur ses pieds. Son apparition avait eu quelque chose de si inattendu que sir Henri en tressaillit malgré lui. Le vaquiano la regardait avec une défiance sombre et hautaine. — Femme, dit-il, sommes-nous encore loin de l’estancia de don Estevan Gonzalès ? Ce caballero y est attendu, et la crainte de l’ouragan nous a fait prendre le chemin de la forêt.

— Je m’appelle Carmen, veuve du cacique Arraya, dit l’Indienne avec une sorte de dignité triste, et comme j’appartiens à don Estevan, il me sera facile de vous guider jusqu’à sa demeure… Seulement, ajouta-t-elle, je dois m’éloigner un instant pour chercher mon cheval, qui est au pâturage un peu à l’écart.

— Non pas, s’écria Quiroga, qui semblait craindre quelque manœuvre perfide. Mon cheval est solide, tu monteras en croupe derrière moi, et de cette manière nous ne perdrons pas de temps. Si ton cheval a été élevé à l’estancia, il retrouvera de lui-même sa querencia [1].

Carmen hésitait, et paraissait examiner avec une attention recueillie la physionomie du vaquiano et celle de sir Henri. Au bout d’un moment, elle se décida. — Eh bien ! en route ! dit-elle en sautant avec dextérité sur le cheval de Pastor, et, dédaignant de se tenir à la ceinture de son compagnon, elle donna à Quiroga les indications les plus minutieuses pour sortir de la forêt. Sir Henri suivait au pas, les arbres étant bas et rapprochés. Le chemin que Carmen leur faisait prendre ressemblait à un labyrinthe, et le vaquiano, qui n’accordait qu’une médiocre confiance à la veuve du cacique Arraya, semblait fort peu rassuré.

Depuis quelques instans, le tonnerre roulait avec une force extraordinaire, et le sol tremblait sous les pas des voyageurs. Au sortir de la forêt, une vaste plaine, entrecoupée de rares bouquets d’arbres, s’étendait à perte de vue. Carmen désigna à l’horizon un point blanc, visible seulement pour des yeux de gauchos ou d’Indiens.— C’est là Santa-Rosa, dit-elle ; mais pour y arriver en venant de Coronda, vous avez fait un détour immense. Vous pouviez l’atteindre en deux fois moins de temps.

Cela dit, elle sauta légèrement à bas du cheval, et, sans saluer les deux voyageurs, elle rentra dans le fourré. — Sorcière, va ! murmura Quiroga en pressant l’allure de son cheval. Savons-nous-si elle n’est pas allée chercher ceux qui doivent nous poursuivre ?

Quelques momens après, l’aguacero se déclara dans toute sa violence : c’étaient de prodigieuses nappes d’eau qui tombaient de la voûte du ciel comme autant de cataractes. À quelques pas devant soi, l’on ne voyait plus rien. Les chevaux, l’oreille basse, la tête en

  1. Lieu de naissance et d’habitude.