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de la maison. Les péons s’étaient élancés au galop dans toutes les directions, avaient exploré tous les endroits qui auraient pu servir de refuge ou de cachette, et étaient revenus deux jours après sans Carmen. José et Manuel, interrogés, n’avaient point parlé. Ni caresses ni menaces n’avaient pu vaincre l’impassibilité des deux enfans, qui ne savaient rien ou étaient résolus au silence. À l’aube du troisième jour, un capataz qui passait devant le rancho de Carmen, dont la porte était ouverte, vit l’Indienne paisiblement endormie sur sa natte. Il en avertit Eusebia, qui interrogea sévèrement la nourrice à son réveil ; mais celle-ci fut impénétrable. On avait remarqué qu’un joli et rapide alezan avait disparu en même temps qu’elle. Les vêtemens déchirés de l’Indienne, sa figure et ses mains égratignées témoignaient d’une course à travers les fourrés. Tous ces indices, commentés devant elle, ne lui arrachèrent aucun aveu. Peu à peu, comme on vit qu’après ces absences Carmen revenait fidèlement à la maison, on cessa de prendre souci de ses singulières équipées.

Don Estevan, qui avait les habitudes grandes et généreuses des Espagnols d’antique race, traitait au mieux la veuve du cacique et ses enfans. Il avait envoyé ceux-ci à l’école de Coronda, où ils apprirent en peu de temps tout ce que savait le digne magister, — lire, écrire et compter. Soignés et même élégans dans leur mise, ils accompagnaient partout don Estevan, et révélaient l’un et l’autre, José surtout, une nature expansive et reconnaissante. Carmen au contraire était toujours triste et hautaine : l’Indienne semblait tacitement désapprouver l’espèce d’intimité affectueuse mêlée de respect qui unissait José et Manuel à don Estevan, et quant à Eusebia, qui n’avait jamais beaucoup aimé les fils de Carmen, elle trahissait par des airs dédaigneux et des mots à double entente son hostilité sourde contre leur mère. Le seul trait d’union qui rapprochât tant bien que mal tous ces élémens opposés, c’était Mercedes et Dolores, que la vieille mulâtresse s’était habituée à considérer comme des êtres d’une nature supérieure. Pareilles aux lianes fleuries qui croissent autour des cactus à longues pointes et des mimosas épineux, elles enveloppaient d’un réseau de grâces affectueuses et d’innocentes câlineries Eusebia et Carmen. Eusebia subissait complètement le charme ; Carmen, plus indépendante, se tenait toujours sur la réserve, recevant les caresses sans les rendre, et dans ses jours de mauvaise humeur regardant Mercedes et Dolores de l’air d’une tigresse forcée d’allaiter deux agneaux. Ces éclairs de haine concentrée n’échappaient point à l’œil observateur d’Eusebia, qui se promettait d’être sur ses gardes. Don Estevan, lui, s’inquiétait peu de ces animosités féminines ; il savait qu’Eusebia, sous le despotisme un peu maussade de ses allures, cachait une fidélité et un dévouement