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avec eux dans la tombe. Don Estevan fit faire toutes les recherches imaginables ; elles furent infructueuses. La légende des trésors cachés de Santa-Rosa occupait souvent l’imagination des gens du pays. Plus d’un berger passa la nuit à creuser la terre dans quelque endroit isolé, toujours dans l’espoir de découvrir ces richesses tant convoitées, et plus d’une bonne femme récita des neuvaines à cette intention. Il est à remarquer que les peuples pauvres, nomades, contemplatifs, paresseux, sont tous plus ou moins préoccupés de l’idée de découvrir des trésors, manière commode de se procurer les richesses que les peuples actifs et industrieux trouvent dans les inventions de leur génie et dans les forces de leurs bras. Quant à don Estevan, riche d’ailleurs et sur la voie de le devenir toujours davantage, il avait complètement renoncé à découvrir l’héritage de ses oncles. Il avait même défendu à ses gens d’en parler. Cependant il arrivait que les petits bergers qui jouaient aux cartes et ne possédaient jamais le sou disaient quelquefois entre eux : « Que n’avons-nous les trésors de Santa-Rosa ! » Un jour une femme indienne, nommée Carmen, qui faisait partie du domestique de l’estancia, entendit cette exclamation et voulut savoir ce qu’elle signifiait. Elle écouta dans un silence sévère et recueilli, puis se frappa le front, comme pour y faire entrer à jamais le récit qu’elle venait d’entendre. Voici dans quelles circonstances cette Indienne avait été introduite chez don Estevan.

Quinze années avant le jour où nous place cette histoire, par une chaude soirée de l’été sud-américain, qui correspond à nos mois de décembre et de janvier, une grande agitation régnait dans l’estancia de Santa-Rosa. Doña Isabel Valdivia, femme de don Estevan Gonzalès, allait être mère. La vieille mulâtresse Eusebia, autrefois nourrice de doña Isabel et qui était demeurée à l’estancia, avait eu recours pour soulager sa jeune maîtresse à tous les remèdes en usage dans le pays. Elle avait arraché à chaque angle du toit de jonc d’un bâtiment de la cour quatre poignées de chaume, répondant aux quatre points cardinaux, et elle les avait brûlées en faisant le signe de la croix. Elle avait posé sur la tête de la patiente un chapeau emprunté à l’un des péons de l’estancia, baptisé sous l’invocation de saint Jean Népomucène, procédé infaillible pour se bien faire venir de ce saint dans la situation critique où se trouvait doña Isabel. Eusebia n’avait rien oublié : détachant d’une image de saint Raimond, habillé en moine, le cordon de l’ordre de Saint-François qui entourait la petite statue, elle l’avait fixé autour de la taille de la pauvre malade ; puis, appelant quatre négresses des plus robustes, elle leur avait enjoint d’envelopper doña Isabel dans une vaste couverture et d’imprimer au hamac une oscillation des plus prononcées. Grâce à toutes ces belles recettes, et un peu aussi la