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pourvu qu’il ne cherche pas à les convertir aux idées nouvelles. Au fond, les Indiens le craignent et le ménagent dans leurs courses pillardes, car il est pour eux l’homme buen tirador, c’est-à-dire habile à manier les armes à feu, et comme tel il leur inspire un certain respect. Enfin, au-dessus de ce chaos, plane comme un vautour le chevalier d’industrie moderne, personnage multiple et changeant, possédant l’art de se rendre indispensable à certaines gens, leur créant des besoins que lui seul peut satisfaire, leur suggérant des idées dont lui seul comprend les conséquences. Quant au mérite discret et modeste, il ne réussit, guère dans ces régions lointaines, où l’outrecuidance fleurit et prospère, grâce au désordre d’une société désorganisée. L’étude de mœurs qu’on va lire n’est pas une fiction ; aussi ne finit-elle, pas comme un roman, quoiqu’elle en ait parfois les allures. les personnages sont pris ici sur le vif ; ce sont des souvenirs, des faits réels, que l’on a groupés dans un épisode caractéristique de la vie hispano-américaine.


I

Il y a quelques années, vivait à Londres un Anglais nommé sir Henri Williams. Dévoré de bonne heure d’un ennui profond et tourmenté par un éternel besoin de mouvement, il avait parcouru l’Europe dans tous les sens, porté ses pas vers le Levant, visité Tunis, l’Égypte, la Palestine, sans réussir à secouer le spleen qui le minait ; sa tristesse s’était même accrue de ses déceptions. Un jour qu’il confiait son chagrin à un de ses amis, lieutenant de frégate de la marine royale celui-ci lui dit : « Je connais un pays qui peut-être vous procurerait des distractions assez fortes et assez nouvelles pour chasser votre mélancolie ; on y trouve la vie primitive avec toutes ses privations et tous ses dangers, mais aussi avec toute sa grandeur mélancolique et sa majesté sauvage. Partez pour le Brésil, longez la côte de l’Amérique jusqu’à l’embouchure du Rio de la Plata, remontez ce fleuve immense, pendant une centaine de lieues, et enfoncez-vous dans les pampas qui s’étendent à perte de vue des bords du Parana jusqu’au pied des Cordillères. Je vous réponds que vous y goûterez sang ennui la, vraie barbarie, avec ses plus pures saveurs de virginité. »

Quelques jours après, sir Henri, impatient de tenter l’épreuve, s’embarquait, et en trente-trois jours de navigation il arrivait devant l’embouchure d’un fleuve immense de près de cent lieues de large, et, le franchissant là où d’une rive à l’autre il a encore quarante lieues, il entrait dans la vaste rade de Buenos-Ayres. Les personnes auxquelles sir Henri avait été adressé lui conseillèrent, pour mieux satisfaire ses goûts d’aventures, de ne pas remonter