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L'ESTANCIA
DE SANTA-ROSA
SCENES ET SOUVENIRS DU DESERT ARGENTIN

Les provinces unies du Rio de la Plata offrent aujourd’hui le spectacle émouvant d’une société civilisée encore aux prises avec une société barbare dont la résistance acharnée se prolonge dans les vastes solitudes bordées par les Cordillères, où on l’a refoulée. En prenant possession, il y a trois cents ans environ, de ce beau pays, les Espagnols ne purent lui donner ce qu’ils savaient pas eux-mêmes, une organisation saine et vigoureuse, des lois positives, des institutions susceptibles de développement et de progrès. L’antique appareil de législation castillane transplantée dans le. Nouveau-Monde ne servit qu’à immobiliser des usages absurdes et qu’à favoriser des routines qui facilitaient la tyrannie des vice-rois. Leur administration, se traînant d’un pas boiteux dans l’ancienne ornière tracée par la mère-pairie, n’y prépara aucun élément de prospérité et de vie pour les générations futures. L’Espagne se contenta de faire élever des palais pour ses gouverneurs, d’entretenir une armée qui tînt les Indiens en respect et d’introduire l’esclavage des noirs : c’était impatroniser le pouvoir arbitraire, la guerre permanente, la désorganisation du travail. Tandis que, sous l’influence austère et pratique du génie anglo-saxon, l’Amérique du Nord se recueillait d(avance pour la lutte glorieuse qui devait assurer son indépendance, les vice-royautés espagnoles du continent méridional, accablées sous des pouvoirs oppressifs et manquant de tout caractère