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jour devant le juge suprême, quand la flamme vengeresse en châtiera plus d’un, et nous serons là, tous deux pour les plaindre.

« Quoi ! je suis un homme infâme, un fourbe qui prend toutes les formes, un imposteur qui séduit les âmes avec l’art de Satan ! Ce qu’on croirait à peine d’un coupable convaincu, est-il meilleur, est-il plus sûr de le croire d’un innocent, ou plutôt de feindre de le croire ? Ces gens-là me baisaient la main en public, et me mordaient en secret avec une dent de vipère ; ils s’apitoyaient sur moi du bout des lèvres, et ils avaient la joie au cœur ; mais le Seigneur les voyait et se riait d’eux, les réservant à comparaître avec moi, son misérable serviteur, au dernier jugement. L’un calomniait ma démarche et mon rire, l’autre cherchait dans les traits de mon visage un motif d’accusation, à tel autre la simplicité de mes manières était suspectent j’ai vécu trois ans au milieu de pareils hommes !

« Oui, tu le sais, je me suis trouvé bien des fois au milieu des vierges, environné de leur troupe nombreuse ; j’ai expliqué à plusieurs les livres divins du mieux que j’ai pu. L’étude crée l’assiduité, l’assiduité la familiarité, la familiarité une mutuelle confiance. Qu’elles disent si elles ont jamais eu de moi d’autre idée que celle qu’on doit avoir d’un chrétien. N’ai-je pas repoussé tous les cadeaux, grands ou petits ? Jamais l’or de qui que ce soit a-t-il sonné dans ma main ? Est-il sorti de ma bouche un mot douteux, de mon œil un regard qui pût paraître hardi ? Jamais, et nul n’ose l’avancer. Ce qu’on m’objecte, c’est mon sexe, et l’objection apparaît subitement lorsque Paula veut partir pour Jérusalem. Soit ; on a cru un mensonge : que ne croit-on aussi le désaveu du mensonge ? Le même homme a affirmé et nié. Il m’imputait de faux crimes, et c’était bien ; maintenant il me proclame innocent, et ce qu’un homme confesse au milieu des tourmens est bien plus la vérité que ce qui lui échappe au milieu des rires du monde ; mais on aime croire à l’imposture, et l’on trouve tant de plaisir à l’entendre qu’on la fabriquerait soi-même au besoin.

« Avant que je connusse la maison de Paula, cette sainte veuve, il n’y avait qu’un cri pour moi dans toute la ville. Tout le monde, presque sans exception, me proclamait digne du sacerdoce suprême. Damase, d’heureuse mémoire, était pour ainsi dire ma propre parole ; j’étais saint, j’étais humble, j’étais éloquent ! Je ne suis plus rien de tout cela. Eh quoi donc ! m’a-t-on jamais vu pénétrer sous le toit d’une femme dont la conduite fût reprochable ? Est-ce le goût des robes de soie, des parures éclatantes, des figures fardées, est-ce l’ambition de l’or, qui me guidaient dans mes visites aux maisons des femmes ? Ah ! les seules matrones romaines capables d’émouvoir mon âme étaient celles que je voyais s’humilier et pleurer, dont les chansons étaient des psaumes, les conversations l’Évangile, les délices la continence, la vie un long jeûne. Oui, celle-là seule a su me plaire que je n’ai jamais vue manger, et du moment que, pour le mérite de sa pureté, je me suis mis à la vénérer, à la rechercher, à l’adopter comme mienne, de ce moment toutes mes vertus se sont évanouies !

« O envie, qui te mords toi-même la première ! Habileté de Satan, qui s’attaque toujours aux choses saintes ! Aucunes Romaines n’ont fourni plus de fables à la ville que Paula et Mélanie, qui, foulant aux pieds leur fortune