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de pierreries. Ils marchent sur la pointe du pied, de peur que l’humidité ne les salisse, et on aperçoit à peine la trace de leurs pas. Sont-ce de nouveaux mariés qui passent ? sont-ce des prêtres ? Voilà ce qu’on se demande quand on les rencontre. Ces hommes savent le nom, le domicile, les habitudes, l’humeur de toutes les matrones : c’est pour eux l’étude la plus importante, et je veux, chère Eustochium, t’esquisser ici à grands traits la journée de l’un d’entre eux, prince dans l’art dont je te parle, afin que par le maître tu reconnaisses plus aisément les disciples.

« Notre homme se lève avec le soleil ; il règle l’ordre de ses visites, étudie les chemins les plus courts, et ce vieillard importun arrive souvent au lit des personnes qu’il visité quand elles dorment encore. Aperçoit-il quelque coussin élégant, quelque nappe délicatement ouvrée, quelque joli meuble d’usage domestique, il le loue, il le contemple, il le tourne et retourne dans ses doigts, et se plaint de n’en point posséder un pareil, qui lui ferait grand bien. Il l’arrache alors plutôt qu’il ne l’obtient, car quelle femme ne craindrait pas d’offenser le porteur de nouvelles, la trompette de tous les bruits de la ville ? Cet ecclésiastique n’a pas de plus grande ennemie que la continence, d’adversaire plus déclaré que le jeûne. Il dépiste un repas au fumet des viandes, et comme il a une passion pour le salmis de petites grues, on lui en a donné le surnom. Sa barbe est longue et épaisse, son regard effronté, sa bouche toujours ouverte à l’injure. Quelque part qu’on aille, on est sûr de l’y rencontrer ; il est toujours le premier en face de vous. S’agit-il de nouvelles, il les sait toutes, les débite avec une assurance imperturbable, et renchérit sur ce que vous apportez, vous et les autres. Les chevaux qui le voiturent aux quatre coins de Rome pour l’exercice de cet honnête métier sont beaux et d’une vigueur à toute épreuve ; il lui en faut de tels, et encore les change-t-il souvent : on jurerait qu’il est le frère germain de ce roi de Thrace si connu dans la fable par la férocité de ses coursiers. »


Nous terminerons nos citations parie passage suivant d’une lettre que Jérôme écrivait vers le même temps à un moine de Marseille nommé Rusticus, passage qui complète ceux que nous venons de transcrire sur les mœurs d’une partie du clergé romain :


« Les prêtres des idoles, les mimes, les cochers du cirque, les prostituées peuvent recevoir librement des héritages et des donations, et il a fallu qu’une loi exclût de ce droit les ecclésiastiques et les moines. Qui a fait cette loi ? Les empereurs persécuteurs du Christ ? Non, les empereurs chrétiens. Ah ! je ne m’en plains pas ; je ne me plains pas de la loi, je gémis de ce que nous l’avons méritée. Un fer chaud est bon dans une plaie, le mal est d’en avoir besoin. Certes la sévérité prévoyante de la loi devait être une garantie, et pourtant notre avarice n’en est point refrénée. Nous nous rions d’elle en recourant aux fidéi-commis, et si, dans un certain degré, nous montrons du respect pour les rescrits du prince, puisque nous nous bornons à les éluder, nous n’en montrons aucun pour la loi de Jésus-Christ, puisque nous foulons aux pieds l’Évangile. L’évêque doit pourvoir aux nécessités des pauvres, c’est là sa gloire ; mais quand le prêtre s’approprie