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engloutissent, et nous nous querellerions encore pour des frontières ! Les élus, dans ces sombres jours, sont ceux qui suivent l’Agneau et qui paraîtront devant lui sans avoir souillé la blancheur de leur vêtement : ce sont ceux qui seront restés vierges. » Il y avait dans ces paroles une sinistre prophétie qui se lisait d’ailleurs au front de cette société maladive : la fin prochaine des anciennes conditions où le monde avait vécu jusqu’alors ; mais quels remèdes proposait-on pour retarder le dénoûment !

Cette satire de la vie conjugale excita contre Jérôme beaucoup de clameurs : il eut beau expliquer qu’il n’attaquait point l’institution en elle-même, mais qu’il était libre de préférer le célibat comme plus conforme à la perfection évangélique ; on le tint pour un adversaire déclaré du mariage. Sa réponse à Jovinien, qui n’était sans doute qu’un reflet de ses discussions orales, ne contribua pas à faire tomber l’accusation. « On m’impute à crime d’avoir dénigré le mariage, y disait-il, je ne le dénigre pas, je l’approuve, parce que saint Paul l’a approuvé. Je l’approuve surtout parce que c’est de lui que viennent les vierges, et que sans mariage il n’y aurait pas de célibat. » Cette défense ironique causa plus d’émotion qu’une attaque directe ; ses amis s’alarmèrent de l’orage qui s’amoncelait de plus en plus ; ils supplièrent Jérôme de se rétracter, et Pammachius insistait, à son insu peut-être, par la pensée de Pauline : Jérôme crut les satisfaire en protestant de ses bonnes intentions conformes aux Écritures, mais il ne renia point sa doctrine.

S’il pensait ainsi des premières noces, comment traitait-il les secondes ? C’est ce qu’on verra dans l’extrait suivant d’une lettre qu’il adressait un peu plus tard à Furia au sujet du second mariage que projetait cette infidèle amie des pieuses, veuves de l’Aventin, et sur lequel elle le consultait en lui déduisant ses raisons :


« Les jeunes veuves que tourmente l’idée d’un second mariage et qui, après avoir essayé du Christ, méditent un timide retour vers Satan, vous tiennent cauteleusement ce langage : « Mon pauvre petit patrimoine périt tous les jours, l’héritage de mes ancêtres se dissipe, mon esclave m’a parlé insolemment, ma servante se rit de mes ordres. Qui comparaîtra pour moi devant les magistrats ? Qui s’occupera de payer la contribution de mes terres ? J’ai de petits enfans : qui les instruira ? Qui élèvera les esclaves nés dans ma maison ? »

« Voilà ce qu’elles disent, et elles nous donnent précisément pour motifs d’un second mariage ce qui devrait les en détourner. Une mère qui se remarie apporte à ses enfans non pas un nourricier, mais un ennemi, non pas un père, mais un tyran. Entraînées par le caprice du plaisir, elles oublient le fruit de leur sein : J’épouse d’hier essuie ses larmes, l’épouse d’aujourd’hui se pare et s’attife au milieu de ses petits enfans, ignorans de leur misère. Que me parles-tu de l’insolence de tes valets pour justifier ton