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se plaisait à confondre. Il tire aussi un merveilleux parti de cette scène sublime du Calvaire, où Jésus, voyant du haut de la croix sa mère « abandonnée et veuve de lui, » la confie au disciple bien-aimé par ces touchantes paroles : « Femme, voilà votre fils ! » — « Puis, ajoute l’évangéliste, il dit au disciple : « Voilà votre mère ! » et depuis cette heure-là le disciple la prit chez lui. » — Tout cela se comprendrait-il si Jésus avait eu les frères et les sœurs que lui prête Helvidius ? Mais bientôt Jérôme s’anime ; il s’étonne, il rougit d’avoir à donner de telles explications à des chrétiens. « Écoute, dit-il à son adversaire de ce ton d’ironie qu’affectionnait sa polémique, écoute, toi qui ne sais rien et qui parles de tout, je veux pourtant t’apprendre quelque chose. Il y eut autrefois à Éphèse un homme amoureux de la gloire ; cet homme un jour saisit une torche allumée et incendia le temple de Diane. Comme personne ne l’avait aperçu, il courut sur la place publique, armé de son flambeau encore fumant, et se mit à crier : « C’est moi qui l’ai fait ! » Les magistrats surpris l’interrogent ; ils lui demandent la raison de ce sacrilège, et cet homme leur répond : « Ne pouvant me distinguer par le bien, j’ai voulu me faire connaître par le mal. » — Toi, Helvidius, tu es mille fois plus coupable qu’Érostrate, car tu as approché la flamme du temple où s’est formé le corps de ton Dieu ; tu as profané le sanctuaire du Saint-Esprit ! » C’est ainsi que Jérôme illuminait par des éclairs d’éloquence les plus obscures discussions de l’exégèse et du dogme.

Cette partie de la réponse ne pouvait soulever aucune critique, mais on attendait à la question du mariage le réformateur rigide, l’importateur passionné des idées cénobitiques. Jérôme l’aborda de front, comme il faisait toujours de tout. Suivant lui, le mariage était de l’ancienne loi, la virginité de la nouvelle. L’ancienne loi, qui avait dit : « Croissez et multipliez ; » qui promettait à Abraham une descendance plus nombreuse que les étoiles du ciel et les sables de la mer, qui enfin lançait cet anathème par la bouche d’un prophète : « Malheur à la femme stérile, parce qu’elle ne laissera pas de postérité dans Israël ! » l’ancienne loi tendait au progrès matériel du peuple de Dieu, la nouvelle tend à son progrès spirituel. C’est la nouvelle qui a dit par la bouche de l’apôtre, vase d’élection : « Celui qui n’est pas marié pense aux choses de Dieu ; celui qui est marié pense à sa femme et aux choses qui sont du monde. La femme non mariée et la vierge pensent aux choses qui sont de Dieu, afin d’être saintes de corps et saintes d’esprit. » La distinction établie par ces paroles entre la femme et la vierge est nette et bien tranchée : chez la vierge, le sexe s’efface, elle en perd jusqu’au nom. Son Dom est celui-ci : « sainte de corps et sainte d’esprit, » sainte