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même, savoir : la question de prééminence entre la vie solitaire et la vie pratique du siècle et celle du célibat religieux, ou, suivant la formule chrétienne, de la virginité opposée au mariage. Délicate en tout pays du monde, cette dernière question l’était particulièrement à Rome, où les mœurs traditionnelles glorifiaient le mariage, où la fécondité des femmes avait passé jadis à l’état de vertu publique, où les lois enfin punissaient comme un délit social le célibat des hommes. Ces lois, il est vrai, avaient perdu leur force sous les empereurs chrétiens, mais l’esprit qui les avait dictées n’était pas éteint dans la ville aux sept collines : il vivait au foyer des maisons patriciennes, avec ce qui restait des institutions de la famille et du respect des ancêtres. Le monachisme, qui s’appuyait sur le célibat, devait donc trouver pour son premier, et plus ardent adversaire à Rome la classe patricienne ; il rencontrait ensuite le clergé, qui, en partie marié, en partie livré au désordre des femmes sous-introduites, était disposé à prêter main-forte aux vieux Quirites, pour repousser des principes qui le gênaient.

On devait donc s’attendre qu’un jour ou l’autre un débat sérieux éclaterait devant ; le public, car les esprits s’animaient des deux parts, et d’un camp à l’autre on se jetait, suivant l’usage, des accusations et des injures. Au reste, la question du célibat intéressant tout le monde, tout le monde s’en mêla, les femmes comme les hommes, les païens comme les chrétiens, les laïques comme les prêtres et les moines. Ce fut bientôt un sujet habituel de discussion jusque dans les carrefours, où des controversistes en plein vent traitaient ces difficiles matières avec une franchise de termes et une hardiesse d’analyse devant lesquelles reculeraient notre langue et nos mœurs. Deux hommes se signalèrent entre tous dans cette guerre aux idées monastiques par la virulence et le caractère de leurs attaques contre le célibat : l’un était laïque et se nommait Helvidius ; l’autre, appelé Jovinien, était un moine renégat d’un des couvens de Rome. Helvidius venait de publier un livre que préconisaient avec fracas les ennemis des moines et les adversaires de Jérôme ; Jovinien en préparait un autre qui ne parut que plus tard, et en attendant il remplissait la ville de ses prédications et de ses disputes théologiques.

Fort ignorant dans la science sacrée, et ramassant à droite et à gauche chez les hérétiques de fausses traditions ou des interprétations de textes repoussées par l’église, non moins ignorant dans les lettres profanes, et écrivain barbare malgré ses prétentions à singer Symmaque, Helvidius, avec assez d’audace, portait la hache à la racine de l’arbre. Pour combattre les mérites de la virginité, il niait celle de Marie, au moins depuis la naissance du Sauveur. Armé