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dans sa chambre même, elle y avait respiré une atmosphère sereine et paisible qui ne régnait pas toujours dans l’appartement de Paula. Une aventure qui fit alors grand bruit dans cette société patricienne mi-chrétienne et mi-polythéiste nous la peindra tout entière.

Elle avait annoncé de bonne heure l’intention de ne se point marier et de prendre, sous la direction de Marcella, l’habit des vierges ; c’était le premier exemple de ce genre qu’eût donné une fille de son rang : aussi refusa-t-on d’y croire jusqu’à ce qu’elle eût atteint l’adolescence. La vocation persistant, le monde poussa de grands cris, la parenté s’émut, on blâma la mère, on réprimanda la fille, on essaya près d’elle les caresses et les menaces ; mais l’arrêt était irrévocable, Eustochium le voulait. Elle avait une tante, sœur de son père, nommée Prétextata, païenne zélée et femme d’un homme qui l’était encore plus, Hymétius, vicaire de Rome sous Julien, puis relégué dans une île de la côte de Dalmatie pour avoir fait une consultation magique sur la tête de l’empereur chrétien Valentinien Ier, et enfin rentré de l’exil après la mort de ce prince. Ces deux fanatiques voyaient dans le projet de leur nièce une honte pour leur nom, et presque un sacrilège dont ils seraient comptables à leurs dieux, s’ils ne parvenaient à l’empêcher. Ayant échoué dans les avertissemens et les prières, ils recoururent à une arme qu’ils supposaient plus efficace sur l’esprit d’une jeune fille qui n’avait point vu le monde, à la coquetterie féminine. Un petit complot est monté, et, d’accord avec d’autres païens, ils invitent Eustochium à venir chez eux. Elle arrive en effet, mais à son entrée dans l’appartement de Prétextata des femmes apostées la saisissent, lui enlèvent ses habits de laine, déploient ses longs cheveux qu’elles tressent et frisent à la mode la plus nouvelle, lui peignent les yeux, la bouche et le cou, la couvrent de bijoux et lui font revêtir des vêtemens de soie magnifiques. On ne manqua pas sans doute de la conduire de miroir en miroir pour lui faire admirer sa beauté, et probablement encore il n’y eut qu’un cri d’admiration de la part de Prétextata et de ses amis. Eustochium obéit à tout, écouta tout avec son calme habituel, et quand l’heure fut venue de rentrer chez Marcella, elle reprit sa robe de bure et. partit. On comprend quelle inquiétude éprouvait en cet instant l’église domestique ; mais elle eut bientôt lieu de se rassurer, rien ne changea dans les pratiques d’Eustochium ; son ardeur pour la vie monastique ne parut aucunement altérée : le fard n’avait pas été jusqu’à son cœur.

Moins de dissemblance existait entre Paula et sa fille aînée Blésille, comme elle faible de corps et présentant, comme elle, un mélange de défaillances d’âme et d’exaltation ; mais, tandis que chez la première l’activité de la vie se concentrait au dedans par la