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sa bourse ouverte aux pauvres : on l’appelait à cause de ses vertus hospitalières le Loth de son temps. Ces quatre hommes, pour ne parler que d’eux, se montrèrent les constans amis, les conseillers et souvent les consolateurs de Jérôme au milieu des tribulations que ne lui ménagea point « Babylone avec son roi Satan : » c’est ainsi que souvent il désignait Rome. « Il y a bien des vieillards et des juges d’Israël, disait-il, que le roi de Babylone tourne et retourne dans sa fournaise ; mais je sais aussi qu’il s’y trouve plus d’une Suzanne qui, par l’éclat de sa pudicité, tresse une couronne à son époux. Quant à moi, je tressaille de joie d’y avoir rencontré, avec Daniel, Ananias, Azarias et Misaël. » C’étaient les quatre amis que je viens de nommer.

Le nom de Mélanie intervenait à chaque instant dans les entretiens de l’église domestique, et parce que presque tous les fidèles de l’Aventin l’avaient connue, et parce que la plupart de ces familles étaient alliées à la sienne. Le récit de ses lointains pèlerinages, où elle déployait un rare courage avec une libéralité plus rare encore, avait fait oublier sa faute ; d’ailleurs son fils Publicola, grandi sous la tutelle du préteur de la ville, était devenu homme, et, sans rancune contre la religion qui l’avait privé de sa mère, il allait épouser une femme chrétienne. On s’extasiait donc sans arrière-pensée sur les aventures de Mélanie, dont plus d’une pieuse matrone enviait le sort. Inspiré par une vieille affection pour la noble Romaine, Jérôme la proclamait une sainte, une autre Thècle, comparant ses mérites à ceux de la fille spirituelle de saint Paul : c’est en ces termes enthousiastes qu’il avait parlé de cette femme étrange dans sa chronique publiée à Constantinople.

La vie de Mélanie effectivement n’avait été, depuis son départ furtif de Rome, qu’une longue suite de fatigues, d’héroïques dévouemens, de traits d’audace à peine croyables. Débarquée en Égypte à la veille d’une persécution ordonnée par Valons contre les catholiques, elle y avait pris part en vaillante chrétienne. Rufin, qui était allé la rejoindre après avoir quitté Aquilée, et s’était fait son compagnon de pèlerinage, l’avait conduite dans les monastères de Nitrie et de la Thébaïde, que Mélanie avait parcourus, conversant avec les plus fameux solitaires, et laissant dans chaque cellule les marques d’une générosité presque royale. Ses immenses revenus, que son intendant lui faisait passer outre-mer, ne suffirent pas longtemps à ses charités, et de temps à autre elle faisait mettre en vente quelque lambeau de son patrimoine : c’est ainsi qu’on avait de ses nouvelles en Occident. Vers l’année 365, l’empereur Valens, mécontent des solitaires d’Égypte, qui ne voulaient pas adopter ses formulaires ariens, envoya des soldats dans le désert pour en expulser