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dont la simplicité décente contrastait d’un côté avec les vêtemens de soie et l’élégante recherche des prêtres romains, de l’autre avec la saleté habituelle des gens qui traînaient l’habit monastique dans les rues de Rome. En face d’un clergé livré avec passion aux délicatesses de la table, il gardait, non sans quelque affectation pourtant, les observances rigides des monastères de Syrie, ne parlant qu’avec dédain de ces moines occidentaux qui ne savaient pas jeûner ; mais sa rigidité n’était inflexible que pour lui-même. Elle se changeait en indulgence pour les autres, quand il le fallait, particulièrement pour les femmes, chez lesquelles il condamnait les pratiques d’abstinence trop dures ou trop prolongées.

Sa parole était animée et abondante, et ses écrits polémiques, dictés pour la plupart au courant de la plume des tachygraphes qui avaient peine à le suivre, nous représentent assez fidèlement sa conversation pleine de saillies spirituelles ou mordantes, d’allusions littéraires, de citations de textes sacrés et profanes. La lutte semblait être son élément. Doué d’un merveilleux génie pour saisir le ridicule et en manier l’arme, il était le plus terrible des adversaires : on le comparait au vieux satirique Lucilius, dont il avait l’ironie et l’élan, parfois aussi le cours bourbeux [1], et cette comparaison ne lui déplaisait pas. Son style, suivant le goût de l’époque, était mêlé de tours et de locutions archaïques auxquels il joignait comme chrétien les grécismes de l’Évangile ou les hébraïsmes de l’Ancien Testament, et de ce mélange sortait je ne sais quelle éloquence étrange et rude, mais imposante par sa grandeur, j’allais dire par son immensité, qui étonne l’esprit et fait taire la critique. C’est sous ce point de vue qu’Érasme, cet érudit si délicat, osait mettre Jérôme au-dessus de Cicéron. Nul écrivain d’ailleurs n’a mieux saisi les vices de son temps : il les analyse et les poursuit tour à tour avec l’observation fine de Théophraste, l’ardente indignation de Juvénal et le comique de Plaute. Son caractère sans doute, et je l’ai déjà remarqué, était ombrageux, irritable, impérieux jusque dans l’affection ; mais un mot de tendresse l’apaisait au milieu de ses plus vives colères. La légende de sa vie, écrite au moyen âge, raconte qu’un jour, au désert de Chalcide, il vit entrer dans sa cellule, l’œil en feu, la gueule béante, un grand lion blessé traînant une de ses pattes que suivait une trace de sang. Jérôme s’en approche, le caresse, étanche sa plaie, et le terrible animal se dévoue à lui comme un esclave : on croirait que dans ce lion légendaire l’écrivain a voulu nous peindre Jérôme lui-même.

Logé chez Marcella, au mont Aventin, le Dalmate se trouva rapproché

  1.  :: Cum fluoret lutulentus… (Horace.)