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jeté son épée impériale dans la balance du côté de l’Orient. Descendu de ses hautaines prétentions, et d’assemblée œcuménique devenu simple assemblée de prélats latins, sans compétence hors du domaine occidental, le concile se tut et passa outre. Pourtant il n’abandonna point Paulin, qui était venu en personne se soumettre à la juridiction romaine : un décret synodique le confirma dans la possession du siège d’Antioche et excommunia Flavien : c’était le moins qu’on pût faire.

Débusqué des questions de discipline, le concile se rejeta avec ardeur sur celles qui concernaient le dogme. Il s’en présentait une assez grave : les disciples d’Apollinaris, exclus en 375 de la communion romaine par le pape Damase, avaient appelé de sa sentence au concile, et venaient s’y défendre par la bouche de quelques-uns de leurs docteurs les plus en renom. C’étaient des hommes subtils, exercés aux ruses de la parole, familiers avec les textes de l’Écriture, et habiles à les plier aux besoins de la controverse. Ils espéraient avoir bon marché des Occidentaux, dont la science et le talent de discussion étaient de médiocre estime en Orient ; mais ils avaient compté sans Jérôme et surtout sans l’évêque Épiphane, qui avait fait le voyage de Salamine à Rome tout autant pour les combattre que pour défendre, Paulin, son ami. Ce personnage devant occuper dans la suite de nos récits une place importante, nous nous arrêterons un moment ici pour dire ce qu’il était, et comment il avait acquis une autorité prépondérante dans l’exégèse des dogmes chrétiens.

Sorti d’une famille de Juifs convertis, assez riche en patrimoine, Epiphane était né dans la province romaine de Palestine, au village de Besandouc, non loin d’Hébron, l’antique domicile des patriarches. L’aiguillon de la vie solitaire s’était fait sentir à lui dès l’enfance, et il s’y était précipité avec la ferveur innée d’un essénien. Hilarion dans les montagnes de Judée, Pambon dans les plaines salées de Nitrie, furent ses premiers maîtres : il courut avec une sainte curiosité tous les déserts de l’Orient ; puis, rentré dans son pays, il vendit son patrimoine pour construire un monastère qu’il dirigea lui-même pendant trente ans. Son dévouement généreux aux idées monastiques dépassait malheureusement l’étendue de sa fortune, et tout son bien se trouvait dissipé quand les habitans de Chypre vinrent l’enlever aux moines d’Hébron pour le faire évêque de Salamine, leur métropole, ville très opulente à cause de son commerce. Épiphane agit avec les revenus de son église comme il avait fait avec son patrimoine : il les dépensa en fondations pieuses dont l’île fut bientôt couverte. À cette passion de la vie cénobitique le nouvel évêque en joignait une autre, celle de la science : soit dans ses voyages, soit