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en plaindrons. Il était commode, à coup sûr, de pouvoir terminer dans le chant léger d’une musique ailée le trait final d’une situation ou d’un sentiment ; mais ce procédé bâtard n’était pas sérieusement viable. Le dialogue qui a besoin des violons ne saurait être un bon dialogue, et les violons, d’un autre côté, auront toujours mauvaise grâce à venir jeter leur vocalise importune au travers d’une scène bien conduite. Mais le genre complexe actuel, qui n’est plus l’ancien vaudeville, n’est pas encore la nouvelle comédie : il faudra peut-être bien des essais et des tâtonnemens pour en ordonner tous les élémens dans une heureuse harmonie et arriver au rajeunissement auquel on aspire. Des combinaisons singulières, une débauche d’imagination ou de gaîté factice ne sauraient donner la note vraie de l’esprit français. Nous ne sommes pas un peuple d’imagination, il nous faut prendre notre parti sur ce point, et cependant nous avons eu une littérature dramatique et surtout un théâtre comique plus vivace que la plupart des autres peuples de l’Europe moderne. Nous avons montré dans ce domaine littéraire un esprit de suite et de recherche presque merveilleux. Notre génie national, rebelle par nature aux rêveries que fixe le livre, s’est attaché obstinément aux conceptions qui passent sur la scène. Nous avons en un mot, — et ces tâtonnemens, ces essais opiniâtres, quoique malheureux, que nous renouvelons encore chaque jour, confirment notre assertion, — l’amour et le sens des choses scéniques ; le cadre dramatique nous convient, à n’en pas douter. Et ce n’est pas la poésie en elle-même que notre nation poursuit là, c’est la vérité, et particulièrement la vérité qui revêt la forme de la satire. On peut retrouver condensée dans notre théâtre moderne toute la verve de nos vieux contes, de nos fabliaux, de nos épigrammes. De nos poèmes malins ; la nature s’est toujours effacée pour nous devant l’homme : à celui-ci tout cède la place, et il apparaît seul en relief. Quel a été l’objet des peintures de ces écoles différentes qui ont tour à tour en ce siècle-ci pris possession de notre scène ? N’est-ce pas l’homme et la société ? Et malgré toutes les transformations et le martelage laborieux que subit à présent l’art dramatique, l’idée fondamentale demeure la même, la différence vraiment essentielle est celle-ci, qu’au lieu de peindre, comme Molière et Racine, les types permanens ou les ridicules éternels de l’humanité, les dramaturges contemporains, tels que MM. Barrière, Sardou et les autres, se prennent de préférence aux types passagers et aux traits éphémères de la société, dans laquelle ils vivent. Qui sait ? cette sorte de quarantaine dans le monde des faits particuliers et secondaires n’est peut-être qu’un apprentissage momentané à la suite duquel l’art dramatique renouvelé arrivera aux grands horizons et aux grandes idées. Disons cependant, pour être juste, que parmi les esprits de notre temps il en est un qui paraît plus maître que les autres de ses conceptions et de sa forme, qui cherche plus haut et plus patiemment son idéal et en enferme l’expression dans un cadre à la fois plus large et moins vulgaire ; nous entendons parler de M. Emile Augier, dont le Théâtre-Français vient de représenter une nouvelle pièce, Maître Guérin, que le public a bien accueillie et à l’examen de laquelle il faudra revenir prochainement.


JULES GOURDAULT.


V. DE MARS.