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inauguré par M. Milutine dans le royaume, et qui n’est autre après tout que le système de Mouraviev à Wilna, répugne à bien des Russes éclairés. Dans le feu même de la lutte, l’an dernier, le prince Suvarov, gouverneur de Pétersbourg, refusait son nom aux bruyantes manifestations organisées en faveur du pacificateur de la Lithuanie. Le ministre de l’instruction publique, M. Golovnine, passe pour être dans le camp des modérés. Le prince Orlof, représentant du tsar à Bruxelles, n’a jamais caché, dit-on, sa répugnance pour la politique suivie dans les affaires polonaises. Les uns et les autres s’inquiètent de toutes ces passions qu’on soulève, de ces procédés qu’on emploie, de toutes ces armes qui peuvent un jour ou l’autre se retourner contre la Russie elle-même. C’est à ce mouvement d’opinion que répond le livre de M. Schedo-Ferroti, qui ne demande en définitive qu’une Pologne selon les traités, autonome, administrée par les Polonais ; mais en même temps il y a cette opinion ardente, inflexible, qui soutient Mouraviev à Wilna ; M. Milutine dans le royaume, qui veut une Pologne complètement russifiée, qui presse le gouvernement en le sommant de se hâter, de ne pas laisser fuir l’occasion favorable, et qui pèse sur lui parce qu’elle a été l’an dernier une partie de sa force en face de l’Europe. C’est cette opinion prétendue nationale dont M. Katkof, dans la Gazette de Moscou, se fait chaque jour l’organe aussi habile que subtilement implacable, et qui reste évidemment jusqu’ici maîtresse du terrain.

N’est-ce pas, direz-vous, le bon moment où une entrevue comme celle de Nice peut venir en aide aux conseils d’humanité et de prévoyance ? Ce serait trop de naïveté d’attacher une si grande vertu à une entrevue impériale qui semble d’ailleurs avoir été un peu péniblement nouée. La preuve que l’empereur Alexandre n’avait rien à dire à Nice, c’est qu’il ne l’a pas dit avant d’y arriver, c’est qu’il a cru pouvoir venir en France avec le triste cortège des répressions sanglantes et ininterrompues, c’est que la Pologne reste aujourd’hui ce qu’elle était hier, la grande et héroïque victime. Situation poignante d’un pays que la force cerne dans son isolement lointain sans pouvoir l’étouffer, et à qui tout manque périodiquement, tout, hormis cette étincelle intérieure que les malheurs ne font que raviver ! Un jour, il y a trente-trois ans, pendant l’insurrection de cette époque, les Polonais, dans un élan désespéré, s’écriaient : « La France est trop loin, et Dieu est trop haut ! » Il est vrai, encore une fois, la France a été trop loin ; mais Dieu ne peut être trop haut, parce que c’est la justice et l’humanité qui élèvent leur protestation contre une politique meurtrière à la fois pour ceux qui la pratiquent et pour ceux qui en souffrent, pour les vaincus et pour les vainqueurs d’un jour.


CH. DE MAZADE.