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la scène du village. La comédie était jouée, l’élection était faite. C’est là cependant l’œuvre qu’un de ces réformateurs de la Pologne caractérisait récemment en écrivant à la Gazette de Moscou : « Nous ne sommes pas des employés, nous sommes des missionnaires ; nous faisons de la propagande. Il y a quelque chose de mystique dans notre tâche. »

Ce n’est pas cependant sans rencontrer parfois des difficultés réelles que procède ce comité de Varsovie, qui accomplit une œuvre mystique, au dire de ceux qui le servent, et chose curieuse, c’est l’autorité militaire elle-même qui, malgré ses déchaînemens et ses excès, devient dans une certaine mesure un pouvoir préservateur, une sorte de sauvegarde. Il y a peu de temps, M. Milutine, dans son impatience d’assimilation, a voulu mettre la main sur la société de crédit foncier, dans laquelle il croyait trouver un dernier obstacle, et qui est effectivement la dernière institution nationale encore debout en Pologne. Pour lui, c’était un témoin importun, un contrôle, un corps doué d’indépendance, un point résistant. Il voulut briser le crédit foncier, et crut trouver un prétexte en l’accusant d’avoir fait des prêts exagérés aux propriétaires pour favoriser l’insurrection. Au fait, M. Milutine avait peut-être l’intention de s’emparer du fonds de réserve du crédit foncier et de s’en servir pour l’indemnité qui doit être hypothétiquement payée aux propriétaires. M. Milutine se croyait déjà près de réussir lorsqu’il s’est trouvé en présence d’une résistance imprévue de la part du lieutenant de l’empereur, du comte de Berg lui-même, grand propriétaire en Pologne, et d’ailleurs fort peu favorable au système de réformes du comité de Varsovie, dont il ne supporte l’action rivale qu’avec impatience. Le comte de Berg a arrêté M. Milutine dans son entreprise, et comme des accusations avaient été répandues sur les opérations du crédit foncier, il a nommé une commission d’enquête ; seulement, dans cette commission, il a placé deux des généraux les moins compromis dans les récentes violences commises en Pologne, et qui ont un renom d’honnêteté, le général Gecewicz et le général Oppermann. Le comte de Berg, comme pour mieux manifester sa pensée, s’est même hâté de faire publier dans le journal officiel les premiers résultats de l’enquête, entièrement favorables au crédit foncier. Ce n’est pas la première fois du reste que cet antagonisme de pouvoirs éclate depuis la fin de l’insurrection. Il se manifeste sourdement par intervalles à Varsovie, il a retenti à Pétersbourg, où le comte de Berg a fait entendre plus d’une plainte. Il ne diminue pas les souffrances de la Pologne, il les aggrave peut-être au contraire ; mais en rendant plus sensible le double poids sous lequel plient les vaincus, il atteste aussi l’embarras des vainqueurs.

Au fond, cet antagonisme, qui se révèle par instans sur le théâtre même de la plus douloureuse des expérimentations contemporaines, n’est que l’image des contradictions intimes et profondes de l’opinion en Russie à l’égard de la Pologne. Il est bien certain en effet que ce régime, violemment