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passions fortes, un esprit absolu qui n’admet pas de transaction, et la présomption un peu orgueilleuse de l’homme convaincu de son infaillibilité. Il a joué un rôle important, il y a quelques années, dans le comité formé pour la rédaction des lois réglant l’émancipation des paysans dans l’empire. Il ne put faire prévaloir toutes ses vues, fort hostiles à la noblesse ; il n’a point cependant renoncé à ces idées ni à l’espoir de les réaliser quelque jour en Russie, et en attendant il saisit l’occasion de les appliquer à la société polonaise, qu’on lui a livrée en lui donnant tout pouvoir. Il semble professer une sorte de haine systématique de sectaire et de Russe contre les classes supérieures et moyennes de cette malheureuse société, et on l’a entendu dire un jour, à ce qu’on assure, en parlant de l’aristocratie et de la bourgeoisie polonaises : « C’est une vermine qu’il faut détruire par tous les moyens possibles. » C’est malheureusement dans cet esprit qu’il opère, partagé aujourd’hui entre Varsovie, où il donne l’impulsion au comité directeur créé il y a quelque temps, et Pétersbourg, où il est l’âme, l’autorité en ce moment prépondérante du comité pour les affaires de Pologne.

À côté de M. Milutine, M. Soloviev n’est que le pâle reflet des mêmes opinions et des mêmes tendances. M. Soloviev était déjà avec M. Milutine dans le comité pour l’émancipation des paysans de l’empire, et il l’a accompagné dans sa nouvelle carrière ; il est son lieutenant et le supplée en son absence. Un autre membre du comité, M. Samarine, est un slavophile, homme honnête d’ailleurs et assez indépendant, mais poussant ses doctrines jusqu’au fanatisme. Le prince Tcherkaskoy, aujourd’hui ministre de l’intérieur dans le royaume, est aussi un slavophile, mais qui depuis son entrée dans la politique active s’est rapproché beaucoup de M. Milutine, avec qui il s’est lié étroitement, et dont il sert les vues : grand libéral d’ailleurs, à ce qu’il assure, et qui commence par imposer à tous les employés du royaume la langue russe. Il y a dans le comité un personnage qui n’est pas le moins curieux : c’est M. Kochelef, ancien fermier-général des, eaux-de-vie, très riche propriétaire foncier et l’un des principaux chefs des slavophiles, patron de ce parti pour ainsi dire. M. Kochelef n’est pas sans vanité, et il tient à figurer, comme un protecteur des lettres et des sciences. Il n’est pas sans avoir lu quelques livres d’économie politique, et il se considère volontiers comme un homme d’état économiste et financier. C’est sous son patronage que se publiait un recueil slavophile sous le titre de Beseda (Causerie). Il n’existe plus, il a été remplacé par un autre journal. Se tenant pour un grand réformateur surtout en fait de finances, M. Kochelef, qui n’a pas besoin de hautes fonctions, est allé en Pologne par pur dévouement, et c’est aussi uniquement par zèle de libéralisme qu’il bouleverse tout le système d’impôts du royaume pour appliquer ses théories.

Ainsi d’un côté un certain radicalisme autocratique et révolutionnaire dont le mobile principal est la haine contre les classes supérieures de la nation polonaise, de l’autre l’idéal vaguement socialiste et communiste