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de l’Orient ou du Midi, de l’Italie peut-être, de cette turbulente et incorrigible Italie ; de longtemps il ne viendra du Nord. Le Nord est pacifié, apaisé, à la façon dont ce brave Kilinski du temps de Kosciusko raconte dans ses mémoires qu’il apaisait les Cosaques. La paix du Danemark, elle se fait en ce moment à Vienne, en tête-à-tête, à l’abri de l’indiscrète curiosité de l’Europe, entre diplomates délégués au protocole, c’est-à-dire aux funérailles. La paix polonaise, elle se fait tous les jours entre la Vistule et le Dnieper, dans l’obscurité de répressions qui frappent à coups pressés et sourds, qui ne se sont pas même ralenties un instant pendant le voyage de l’empereur Alexandre II à Nice. Ce ne sont plus nos affaires, à nous peuples et gouvernemens de l’Occident. Et cependant du sein même de cette tranquillisante défaite des indépendances nationales, auxquelles l’opinion, un moment dévoyée, a eu le tort de s’intéresser, il s’élève une question qu’agite un publiciste russe, M. Schedo-Ferroti, qui semble passionner et diviser les esprits à Moscou et à Saint-Pétersbourg : que fera-t-on de la Pologne ? Sans aller si loin et sans disposer de l’avenir, M. Schedo-Ferroti aurait pu mieux dire encore : que fait-on de la Pologne ? C’est le problème du lendemain des victoires de la force, le terrible problème pour les vainqueurs aussi bien que pour les vaincus.

Il est vrai, tout est fini ; du moins la partie extérieure et émouvante du drame est achevée. Il n’y a plus de ces duels sanglans et retentissans entre toute une armée accourant du fond de l’empire du tsar et ces bandes de volontaires jaillissant pour ainsi dire du sol par le tout-puissant ressort du patriotisme, menés au combat par un gouvernement invisible. Il n’y a plus de dialogue diplomatique savamment conduit entre l’Europe et la Russie. Il ne s’agit plus d’indépendance ni même d’autonomie à retrouver ou à conserver et de traités à invoquer. Les traités sont restés sur le champ de bataille ; l’Europe les y laisse, et la Russie les tourne très parfaitement en dérision. Ce qui reste aujourd’hui, c’est cette reprise de possession systématiquement implacable de tout un pays qui, à travers les mailles serrées d’une domination ennemie, était arrivé à se reconquérir lui-même, à avoir un gouvernement, une armée, une organisation, et qui retombe sous le joug avec l’espoir de moins, avec les représailles violentes de plus. En un mot, au moment présent, la situation de la Pologne est tout entière dans ce fait du passage de la période militante sous un pouvoir volontairement accepté, silencieusement obéi, à la renaissance d’une autocratie vengeresse qui cherche sa sécurité dans la violence des répressions, qui s’évertue à faire sortir tout un ordre nouveau de la dissolution de l’organisme national. Ce n’est point d’hier, à vrai dire, que l’insurrection polonaise est arrivée à son terme. Elle a fini réellement le jour où il a été solennellement constaté que l’Europe ne voulait ou ne pouvait rien faire pour elle, pas même reconnaître son droit. Réduite à ses propres forces, elle ne pouvait plus durer le jour où l’établissement de l’état de siège en Galicie