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Haïlo dans un seul combat près de Sabzega, lui tua son fils Tesfa-Zion, jeune chef populaire qui donnait de brillantes espérances, et le chassa lui-même dans les voïna dega (plateaux moyens) des Bogos ; puis il soumit le Seraoué, le Hamazène et le Demblas, provinces septentrionales du Tigré, sans coup férir. Les belliqueux habitans de la kolla ou terres basses de Kouayn essayèrent de lui résister : retranchés sur une montagne inaccessible de front, ils défiaient l’envahisseur et battaient leur nagarit (tambour de guerre) jusqu’au moment où un corps d’élite, tournant la position, les surprit et en fit un massacre terrible.

Ces victoires du prétendant ne prenaient pas le négus au dépourvu. Son principal agent au Tigré lui écrivait d’arriver au plus vite, et lui donnait la nouvelle (absurde, mais qui mit toute l’Abyssinie et le Soudan même dans une vive inquiétude) que douze mille Français avaient débarqué à Massaoua. Théodore II fut sans doute mieux informé par ses agens de Massaoua, car, s’il avait cru à l’arrivée d’un seul bataillon français, il se serait bien gardé de risquer un combat ; mais il connaissait le vrai caractère des relations de la France avec son rival, et comme pour jeter un défi à l’Europe et à la civilisation, il révoqua son décret contre l’esclavage, rouvrant ainsi cette plaie qui déshonore encore l’empire abyssin ; puis il se rendit en hâte dans le Tigré. Négousié voulait l’attendre et livrer bataille ; mais, entraîné par les généraux tigréens, qui, malgré leur bravoure incontestable, redoutaient en Théodore II l’heureux soldat qui s’était lui-même déclaré l’homme providentiel, il quitta son camp de Haouzène, passa le Mareb, et prit position à Addi-Mongonti, au nord du Seraoué, point avantageux pour la défense aussi bien que pour la fuite en cas de malheur. Théodore le suivit à distance, évitant de le serrer de trop près, et prouvant, par cette circonspection tout à fait en dehors de ses habitudes, la haute idée qu’il avait de l’habileté de son ennemi.

Ce fut dans ces malencontreuses circonstances (1859) qu’arriva à Massaoua M. de Russel, officier distingué de la marine française, chargé de se mettre en rapport avec Négousié et de régulariser l’acquisition de Desset. Sa mission produisit une vive sensation, comme il arrive en Orient dans toute occurrence où le nom de la France est prononcé. Le bruit déjà répandu que douze mille Français avaient débarqué à Massaoua exalta au plus haut point l’espoir des Tigréens. Une vieille tradition, populaire parmi eux, assure « que les Francs doivent venir conquérir l’Ethiopie, qu’ils entreront par le Hamazène et camperont dans la plaine d’Ad-Iohannis. » Cette légende venait d’être tirée de l’oubli par une religieuse venue du Godjam dans le Hamazène, où elle s’était fait un grand renom de sainteté, et qui annonçait publiquement « que le nouveau maître