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gallas. Il ne comprit pas du premier coup à quel esprit hautain et absolu il avait affaire, et crut devoir traiter Théodore comme ses prédécesseurs traitaient les rois fainéans de Gondar. Il alla si loin que le négus, sans rien dire, tira un pistolet de sa ceinture et l’arma, puis, ajustant le patriarche terrifié : « Mon père, lui dit-il avec calme, bénissez-moi ! » David tomba à genoux, et d’une main tremblante octroya la bénédiction demandée. Cette leçon ne le corrigea point : un autre jour, il parlait d’excommunication, mesure grave, car une révolution pouvait en résulter. Le négus pria alors le chef de son église, Salama, de le relever de l’excommunication, et l’abouna, comprenant parfaitement le sens impératif de cette prière, s’empressa d’y déférer. Théodore avait assigné à chacun des deux prélats, non loin de son pavillon, une zériba ou enclos d’épines où ils étaient à peu près aux arrêts, bien qu’entourés de soins et de respects obséquieux. David, sur le seuil de sa porte, étendit un bras menaçant vers le pavillon du négus et prononça l’excommunication canonique, à laquelle Salama, posté au milieu de sa zériba, répondit par un veto non moins légal. Le patriarche alors, se tournant vers son suffragant, lui déclara fièrement qu’il était son supérieur, et que nul ne pouvait délier ce qu’il avait lié. « Tu es mon supérieur à Alexandrie, répliqua Salama ; mais en Abyssinie tu n’es rien, et je suis tout ! — Prêtre rebelle, dit David, je t’excommunie avec ton maître ! — Et moi, je t’excommunie aussi, dit l’abouna, et mon excommunication est seule valable. » Bref, pendant deux jours, la formule redoutée volait d’une zériba à l’autre, au grand scandale des soldats, qui ne savaient plus auquel croire de ces deux arbitres infaillibles de la foi. Le négus n’était pas fâché de donner à ses soldats cette leçon pratique de scepticisme et de ruiner dans leur esprit un pouvoir qu’il redoutait dans l’avenir. Il fit cesser le scandale quand il jugea qu’il avait assez duré. Le patriarche David retourna au Caire sans avoir pu rien obtenir. Par représailles, il fit saisir illégalement tout ce que les Abyssins possédaient à Jérusalem, c’est-à-dire le couvent fondé par les anciens rois éthiopiens pour les pèlerins de cette nation allant en Terre-Sainte. Le couvent et les biens qui en dépendaient furent vendus à l’évêque russe de Jérusalem pour 60,000 dollars, qui entrèrent dans la caisse du patriarche. Les moines abyssins réclamèrent ; le pacha de Jérusalem, gagné, dit-on, par un bakchich donné à propos, les fit mettre aux fers et consacra la spoliation, que le négus n’a jamais pardonnée aux Coptes ni à leurs patrons musulmans.

Pendant ces négociations infructueuses avec l’Égypte, la révolte du Tigré prenait subitement l’importance d’une question diplomatique, et entrait dans une phase nouvelle. Du fond de sa retraite de Halaï, Mgr de Jacobis attendait patiemment l’occasion de porter