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dans l’Afrique islamite. .A cette objection, on répondait que ces onze premières stations n’avaient aucun but de prosélytisme, et devaient être seulement des stations commerciales pour les approvisionnemens de la mission d’Abyssinie. Soit ; mais était-il bien dans l’intention des souscripteurs de l’œuvre que leurs deniers servissent à soutenir des spéculations privées étrangères à leurs intérêts religieux, puisque ces approvisionnemens pouvaient se faire à meilleur marché au moyen d’un agent de confiance envoyé quatre fois l’an à Khartoum ou à Massaoua ?

C’est en 1856 que ces tentatives de propagande religieuse se signalèrent par un commencement d’application. M. Martin Flad arriva de Bâle en Abyssinie ; il était suivi d’une dizaine de compatriotes qui sont restés avec lui jusqu’à ce jour, et qui s’installèrent les uns à Djenda, les autres à Darna, dans la province de Dembea, et la plupart sur la colline de Gafat, à une heure de Devra-Tabor. Ils furent très bien reçus par le négus, qui tenait à faire oublier l’expulsion récente des lazaristes ; mais lorsqu’ils demandèrent le droit de prêcher leurs doctrines, Théodore II leur fit vite comprendre qu’il ne tolérerait aucune discussion de dogme, et leur permit seulement de faire de vagues prédications de morale générale. Par exception, M. Flad et quelques autres furent autorisés par le négus à tenter la conversion des Falachas (juifs abyssins), qu’il n’aimait point, et des prisonniers gallas que la guerre des Ouollo avait répandus dans le pays. Devant une pareille décision, il n’y avait qu’un parti à prendre : suivre le précepte de saint Paul et porter l’Évangile à quelque peuple plus disposé à l’accueillir ; mais ce n’était pas le compte du révérend missionnaire Gobat, et, sous le prétexte commode qu’il convenait d’attendre un coup de la grâce, on resta. Il fallut bientôt satisfaire à d’étranges fantaisies du négus. Ayant lu dans la Bible que David allait à la guerre monté sur un char, Théodore commanda à ses Européens de lui en faire un, leur laissant toute latitude pour la forme. Aussi ne lui fit-on pas un char antique sur le modèle des peintures étrusques, mais une manière de chariot peint en vert que les Abyssins prenaient pour une machine de guerre mystérieuse. Cet engin fut porté à bras au camp, car on avait oublié de construire des routes pour le faire circuler. Il fut mis hors de service au bout de quelques jours, et les débris du char impérial ornent à présent l’arsenal de Magdala. Le négus, sans trop s’inquiéter du résultat de ce premier essai, ordonna aux missionnaires de lui fabriquer un mortier et des obus. Ceux-ci déclarèrent d’abord qu’ils n’avaient jamais appris à en faire. Ce fut alors la répétition, moins tragique, de la scène du dey d’Alger et des forçats si plaisamment racontée par M. Raffenel dans son Voyage au Sénégal. Les récalcitrans ne furent pas décapités, mais simplement mis aux arrêts, leurs serviteurs jetés dans