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d’Abyssinie serait toujours un étranger, un Copte désigné par le patriarche d’Alexandrie. La même constitution donnait à l’église les deux tiers du territoire national, propriété énorme et oppressive qui s’augmenta encore des dons nombreux des négus et des plus pieux balagoult (nobles, gens à fief). Tous les abus de la mainmorte pesaient sur les paysans tenanciers de l’église, devenue avare et rapace, et n’étaient pas compensés par l’inviolabilité dont jouissaient en temps de guerre ces terres privilégiées. Le négus porta sur cette constitution sacrée la main de fer d’un niveleur victorieux : à la suite d’une violente philippique contre les vices du clergé, il déclara la mainmorte une iniquité et un péril national, et fit passer toutes les terres de l’église dans le domaine de la couronne, en assurant un revenu aux desservans, en laissant aux abbayes assez de terres pour nourrir leurs habitans, et à l’abouna quelques belles propriétés, comme Addi-Aboun, près d’Adoua, dans le Tigré, et de Djenda, dans le Dembea. Le peuple vit cette réforme avec assez de faveur ; mais dans toutes les conspirations et les révoltes postérieures Théodore II trouva, sans trop s’en étonner, la main mystérieuse de l’abouna et du corps nombreux dont il était le chef.

Le propre de l’absolutisme est d’aimer la politique de bascule. À l’abouna, qu’il dépouillait et qu’il craignait encore, Théodore avait accordé, un peu à contre-cœur, la proscription des catholiques romains. Il avait personnellement de la sympathie pour Mgr de Jacobis, mais il professe en matière de culte l’opinion de Louis XIV, qu’un état bien gouverné ne doit avoir qu’une seule religion, celle du souverain. À peine Mgr de Jacobis avait-il été reconduit à la frontière qu’un fort parti de cavalerie s’était rué sur le paisible village d’Alitiéna, voisin d’Halaï, lieu de retraite de l’évêque italien ; il voulait saccager l’église et expulser les prêtres : les paysans défendirent leurs pasteurs au prix de leur sang, car il y eut un mort et des blessés. Toutes ces rigueurs impolitiques inauguraient tristement le nouveau règne, et des correspondances religieuses empreintes d’une irritation poussée souvent jusqu’à l’injustice signalaient à l’Europe comme un second Dioclétien le restaurateur de l’Ethiopie. J’ai assez connu le négus pour être persuadé qu’il n’écoutait guère que la raison d’état, et que le fanatisme n’était pour rien dans ces violences. Il sentit cependant le tort qu’elles pouvaient faire à sa renommée en Europe, et pour y parer il adressa aux consuls de France et d’Angleterre à Massaoua une lettre où il présentait les mesures prises contre les missionnaires comme le châtiment de leurs intrigues politiques, qu’il avait, on l’a vu, provoquées et exploitées le premier. Il déclarait d’ailleurs que, pour prouver qu’il n’avait pas été mû par une haine aveugle contre les Européens, il était prêt