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ils auraient défendu leur bien. » L’empereur, exaspéré de ce cynisme ingénu, lui fait couper les deux mains, les lui fait servir dans un plat, et lui dit : « Ah ! tu avais faim ? Eh bien ! mange ! »

Ce système draconien eut des résultats immédiats. Les routes, sans cesse ensanglantées jusque-là par le brigandage et la guerre civile, devinrent aussi sûres que celles de France ou d’Allemagne. Un habitant de Djenda me disait l’an dernier que ce village ne comptait pas avant Théodore II un seul jour de marché qui ne fût suivi de quelque assassinat : sous le nouveau règne, pas un seul meurtre n’avait été signalé dans le bourg ou la banlieue. Il faut lire les voyages faits en Abyssinie de 1830 à 1845 pour apprécier le bienfait d’une sécurité si rapidement obtenue et la vigueur de la main qui l’imposa : « moi-même je me souviens de m’être dix fois attardé en pleine campagne, à nuit close, à 4 et 6 kilomètres de ma résidence, en compagnie d’un seul serviteur sans armes comme moi, ’et jamais l’idée ne m’est venue à l’esprit que je pouvais courir l’ombre d’un danger. Certes en territoire égyptien, je n’eusse pas été aussi tranquille.

Ce n’était pas seulement la voie publique qui réclamait l’établissement de l’ordre ; la société n’en avait pas moins besoin. Une féodalité sans frein avait, malgré les lois, à peu près supprimé le mariage ; il était devenu de bon ton de remplacer le mariage religieux par un lien civil rompu au premier caprice. Tous les grands barons avaient à côté de l’oizoro légale, de la matrone entourée d’un respect menteur, fière, indolente et délaissée, un état-major de jolies servantes au minois éveillé, partageant leur amour peu farouche entre le maître tout-puissant et les beaux garçons qui encombraient les antichambres. C’était à peu près le harem, moins le nom. Impuissant à remonter un pareil courant, le négus fit au moins quelque bien, d’abord en payant d’exemple, puis en rendait un décret qui obligeait tous les officiers et soldats à ne garder qu’une seule femme.

L’œuvre la plus périlleuse à tenter, c’était la réforme religieuse. Les amis des classifications absolues n’ont pas hésité à déclarer l’église abyssine hérétique et eutychienne. La vérité est que le christianisme abyssin est le catholicisme, mais un catholicisme barbare ; l’eutychianisme n’est là qu’une opinion, discutable comme tant d’autres et nullement officielle, et l’Abyssinie n’est séparée de l’église romaine que par des questions insignifiantes dont Rome est la première à faire bon marché. Les Abyssins avaient reçu le christianisme, au IVe siècle, de l’église d’Alexandrie, à laquelle ils étaient restés étroitement unis. Pour resserrer encore davantage cette union, la constitution ecclésiastique promulguée au XIIe siècle par le fameux saint Thekla Haïmanot avait décrété que l’abouna ou archevêque