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sur Devra-Tabor les canons anglais et français trouvés à Ankober. Il n’était pas encore parti, quand il reçut la nouvelle que la faction de Beurrou s’agitait au Godjam. Il y accourut comme la foudre et fit couler des flots de sang. Une femme fut brûlée vive par le seul motif qu’elle était mère ou épouse de l’un des chefs insurgés. Du reste, ces exécutions ne déracinèrent pas l’esprit d’indépendance locale qui régnait dans ces provinces éloignées. Un an après le départ de Théodore, Tedla-Gualu, le jeune chef à qui il avait confié le Godjam, se déclarait indépendant et refusait le tribut.

À ce moment même (juillet 1855), une autre insurrection plus sérieuse était partie du Tigré, où la famille d’Oubié avait encore bien des partisans. Les jeunes fils d’Oubié, n’osant pas risquer la vie de leur père prisonnier en se soulevant d’une manière ouverte, avaient jeté les yeux sur un ancien compagnon d’armes de Théodore, retiré, depuis la bataille de Dereskié, dans les montagnes du Semen, — Agau Négousié [1]. Proclamé négus, Négousié fit l’irrésolu et résista quelque temps : il fallut une demi-violence pour le mettre sur l’alga, en d’autres termes sur le trône. Ce pas décisif fait, il fallait agir et rallier ou écraser les chefs voisins indécis. Négousié marcha contre eux, les battit et entra solennellement à Gondar, où il fut reçu (août 1855) par les debteras (lettrés), déjà fort inquiets des velléités réformatrices de Théodore II. Il marcha de là sur le Tigré, où le parti théodoriste s’était fortifié sous la direction du vice-roi Balgada-Aræa. Le frère de ce dernier périt près d’Haouzène, dans une bataille sanglante où Négousié fut à la fois vainqueur et blessé. Toutes les provinces voisines acclamèrent aussitôt le prétendant. La révolte était partout victorieuse, et c’est alors cependant qu’elle subit un temps d’arrêt. Les regards restaient désormais tournés vers Gondar, où Théodore venait de rentrer, et interrogeaient avidement le mystère qui enveloppait encore la politique du nouveau règne.


III

Les premiers actes du négus Théodore II furent empreints d’un sens pratique et d’une modération qui contrastent singulièrement avec sa conduite présente. Pourtant, si, au moment même où les cloches de Dereskié annonçaient son avènement au trône des David et des Fasilidès, il eût jeté un regard en arrière et songé au temps si récent de sa proscription et de ses misères, on eût pu comprendre que la tête alors lui eût tourné. Jamais pourtant il ne l’eut plus saine qu’à cette heure critique, et le programme qu’il suivit pendant quatre années justifie bien l’engouement dont il fut d’abord l’objet de la part de quelques Européens. Son idée était fort simple :

  1. Agau, nom du pays natal de Négousié.