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le reste de la chrétienté a laissé pénétrer force superstitions, coptes et judaïques, qui ont trompé bien des voyageurs sur le vrai caractère de cette religion. L’invasion de l’Égypte par les musulmans, en faisant de l’église d’Alexandrie (dont celle d’Abyssinie relevait hiérarchiquement) une église opprimée, dépravée et barbare, eut l’influence la plus désastreuse sur le Haut-Nil. L’abouna, chef religieux de l’Abyssinie, devant canoniquement recevoir l’investiture du patriarche alexandrin, et le grand régulateur de l’église abyssine au XIIe siècle, saint Thekla Haïmanot, ayant décidé que l’abouna serait toujours un étranger, — probablement pour éviter le népotisme des grandes familles féodales, — il en résulta une situation facile à prévoir. Le clergé abyssin, généralement docte, curieux d’études théologiques, qui aurait inventé la scolastique, si elle n’avait pas existé, se trouva subordonné à des moines ignorans et hautains sortis des tristes couvens coptes où l’on façonnait encore, il y a cinquante ans, des eunuques pour les harems musulmans. Les principautés danubiennes ont eu pendant cent cinquante ans leurs phanariotes politiques ; l’Abyssinie eut, sept siècles durant, ses phanariotes religieux, tout aussi dangereux pour le moins, car ils stérilisèrent complètement le progrès intellectuel, qui était encore possible aux bords du Nil, notamment dans la théologie, le droit, l’histoire nationale. Les Portugais, qui sauvèrent la monarchie éthiopienne au XVIe siècle, amenèrent à leur suite les jésuites, qui perdirent, à force d’orgueil, de maladresses et de folies sanglantes, la plus belle partie qu’on puisse imaginer. La nation s’insurgea contre eux et contre le roi imbécile et féroce qu’ils avaient formé de toutes pièces pour cimenter leur tyrannie, et c’est à ce souvenir, resté en horreur aux Abyssins, qu’il faut attribuer leur défiance contre les Européens, surtout contre les missionnaires qui les ont visités depuis trente-cinq ans.

Le protestantisme avait pris les devans vers 1830 et envoyé à Gondar le révérend Samuel Gobar, missionnaire suisse, appelé depuis à l’évêché de Jérusalem. Il m’en coûte de parler sévèrement d’un homme dont les bonnes intentions et la moralité personnelle sont à l’abri de tout soupçon ; mais jamais voyageur n’a vu l’Abyssinie à travers un jour plus faux que M. Gobat. Il était dévoué et capable, mais vaniteux et crédule, c’est-à-dire l’homme le moins fait pour agir sur le peuple le plus fourbe et le plus byzantin qui soit en Orient. Il parcourut trois ans le pays, prêchant, discutant avec les debteras et les prêtres, qui pour quelques verres de tedj (hydromel) lui faisaient toutes les concessions possibles, et l’accablaient d’éloges hyperboliques, qu’il a enregistrés dans son journal avec une incroyable naïveté. Il quitta le pays, persuadé qu’il avait semé dans un excellent terrain, et la propagande protestante émerveillée