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sauva tout. Les Abyssins arrivèrent comme un tourbillon ; mais, arrêtés net par la haie, ils durent mettre pied à terre et essayer d’enlever les épines pendant que le feu des Egyptiens les balayait à bout portant. À cette fusillade se joignaient les décharges de deux pièces de campagne, d’autant plus redoutées des Abyssins qu’ils ne connaissaient guère le canon. Cependant leur solidité sous cette mitraille d’une régularité meurtrière, leurs cris de guerre, ébranlaient un peu les soldats turcs, qui eussent volontiers molli sans l’exemple de leurs officiers. Kassa, de sa tente ouverte, assistait à cette boucherie, quand un boulet turc vint briser l’épaule d’un de ses parens à ses côtés et couper le poteau de la tente, qui tomba sur lui. Kassa fit alors cesser un massacre inutile et se retira, abandonnant des centaines de morts sur la place, et laissant l’ennemi émerveillé de la sauvage bravoure de ses soldats. « Ils venaient à la bouche de nos canons, m’a conté plus tard Saleh-Bey, comme les moustiques à la bougie. »

Humilié, blessé lui-même d’une balle, Kassa fit en quelques heures une marche de cinquante milles, et rencontra sur la frontière un lazariste italien, le père Biancheri, en quête de prosélytes. Dans le désordre de son esprit, il lui adressa cette question à brûle-pourpoint : « Etes-vous l’ami ou l’ennemi de notre père l’abouna ? — Je suis l’ami de tous les chrétiens, » répondit évasivement le prêtre. Alors Kassa lui avoua son désastre et lui dit : « Ces Turcs ne sont pas plus braves que nous, mais ils ont la discipline des Francs, Vous qui êtes Franc, voulez-vous l’enseigner à mes hommes ? — Je ne suis pas soldat, répondit M. Biancheri embarrassé, je ne suis qu’un pauvre voyageur pour Jésus-Christ. » Et là-dessus ils se quittèrent.

Dans sa retraite, Kassa fit venir un de ces azmari, histrions qui exercent la médecine en Abyssinie, pour extraire la balle logée dans sa blessure. L’azmari refusa de rien tenter avant d’avoir une vache grasse et un gombo d’hydromel. Le blessé, dénué de tout pour le moment, les fit demander à Menène. La vindicative princesse, ravie et profitant de la déconvenue de son ancien vainqueur, lui envoya seulement un quartier de bœuf, en ajoutant qu’une vache entière était un trop beau présent pour un homme comme lui. Kassa dissimula sa colère ; mais à peine sa blessure fut-elle guérie qu’il remontait à cheval, et, suivi de ses fidèles, il prit la route de Gondar, décidé à châtier Menène. Les troupes de la suzeraine, qui essayèrent de l’arrêter à Tchako, furent complètement battues, et parmi les prisonniers se trouva dedjaz Ounderad, chef arrogant qui avait promis d’amener à Menène, mort ou vif, le fils de la marchande de kousso.

Les chefs prisonniers furent invités au banquet qui fut donné,