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Le voyageur qui longe la côte africaine de la Mer-Rouge et qui n’a eu sous les yeux, depuis Suez, que des dunes ou de petites montagnes fauves, décousues, monotones d’aspect, voit, en approchant de l’îlot madréporique de Massaoua, se profiler à l’horizon une sorte de longue et haute muraille que dominent, comme des vigies, trois ou quatre cimes ordinairement perdues dans les nuages. C’est la rampe la plus avancée d’un immense plateau de deux cents lieues de large sur une longueur encore mal déterminée, et ce plateau, qui surplombe le littoral d’une hauteur moyenne de 2,300 mètres, est toute l’Abyssinie. Jamais état n’eut ses limites tracées d’une main plus inflexible par la nature. Ce plateau, qui a la température moyenne de l’Europe centrale, et où à peine un vingtième du sol demeure sans culture, est composé de terres arables pouvant lutter de fécondité avec celles de la Flandre ou de l’Ukraine, sillonnées par deux fleuves et deux cents rivières ou ruisseaux permanens dont les eaux, habilement aménagées, entretiennent partout la végétation et la vie. Au pied des montagnes, une plaine jaune, nue, pierreuse et ondulée, semée de gommiers et autres arbres épineux, prolonge jusqu’à la mer ses sables et ses lits de torrens desséchés, où quelques milliers de nomades cherchent d’indigentes pâtures et des eaux souvent saumâtres. L’air brûlant qu’on y respire est funeste aux Abyssins, qui y trouvent le redoutable nefas, la fièvre mortelle des basses terres : aussi ne paraissent-ils y avoir formé depuis des siècles aucun établissement durable. Il est vrai que la même cause physique qui leur défend les conquêtes au Soudan les a toujours garantis contre leurs voisins musulmans du Nil ou de la Mer-Rouge.

La race abyssine n’est pas plus africaine que le pays qu’elle habite. Par les traits du visage, par l’esprit, par les qualités et les défauts, par la perfectibilité surtout, ce peuple se rattache aux races caucasiques, et de plus près, à coup sûr, que les Hindous ou les Persans. Il y a là une série de mystères que je me contente de signaler aux amateurs sérieux des problèmes ethnologiques. Tout est obscur d’ailleurs dans les origines de cette nation, que des préoccupations religieuses ont amenée à se donner de parti-pris une provenance hébraïque que l’histoire critique n’accepte pas. Le premier foyer de la civilisation indigène fut Axum, dans la province du Tigré, nom qui s’étendit peu à peu à toute l’Abyssinie, à l’orient du fleuve Takazzé. L’établissement du christianisme, les rapports avec les Grecs d’Alexandrie, avec l’empire romain lui-même, la conquête de l’Arabie-Heureuse, datent de cette brillante période des rois axumites, encore puissans à l’époque des croisades. La translation de la capitale à Gondar marqua un peu plus tard la décadence des Tigréens et la suprématie prise par les Amharas, race forte, dure et belliqueuse, qui paraît être venue du sud, des environs de l’équa- teur,