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et d’écrivains qui combattirent le montanisme : Apollinaris à Hiérapolis, Sérapion à Antioche, Clément à Alexandrie, Denys à Corinthe, Caïus à Rome, où la réaction disciplinaire avait trouvé un défenseur fort estimé du nom de Proculus. Tous ces ouvrages sont perdus, mais le nombre et les lieux de publication des écrits de ce genre attestent que nous n’avons rien exagéré en insistant sur l’intensité et la force d’expansion du montanisme au IIe siècle. En Asie-Mineure, son pays d’origine, il se réveilla une fois encore vers 235 : la Cappadoce vit apparaître une prophétesse dans le genre de Priscilla et de Maximilla, disant qu’elle se rendait en hâte à Jérusalem (sans doute pour être témoin du retour imminent du Seigneur), et ne craignant pas, malgré son sexe, d’administrer les sacremens. Elle allait nu-pieds à travers les montagnes couvertes de neige, et ne paraissait pas en souffrir. Cette recrudescence du montanisme en amena la répudiation absolue. Jusque-là, on avait reconnu la validité du baptême conféré dans les réunions montanistes ; depuis lors, on le déclara nul et de nul effet. Depuis lors aussi, on n’entend plus parler du montanisme, bien qu’il continue à végéter obscurément en Phrygie et dans quelques autres lieux.

Le montanisme devait périr. À part même ses formes violentes et souvent grotesques, dont il se serait peut-être dépouillé à la longue, il devait succomber comme toutes les tendances, si sincères, si ferventes, si légitimes même en un sens qu’on les suppose, qui ont le malheur de se mettre en travers de l’esprit et des besoins de toute une époque. Il eût été sans doute à désirer que l’église eût vaincu le montanisme par d’autres moyens que ceux qui lui réussirent alors, et surtout par une intelligence plus élevée de la vraie moralité et de ses conditions. On souffre de voir l’ancienne démocratie chrétienne, si vivante, si libre, si favorable aux individualités par son organisation presbytérale et républicaine, abdiquer, par faiblesse morale, entre les mains d’une oligarchie épiscopale qui ne saura pas elle-même maintenir la liberté dans son propre sein ; mais il faut bien avouer que l’église avait autre chose à faire que d’écouter les rogatons des sœurs prophétesses : elle se devait à elle-même de se débarrasser des institutions et des formes qui l’eussent condamnée pour jamais à l’impuissance. L’église montaniste eût-elle jamais forcé l’empire à s’incliner respectueusement devant elle ? Assurément non. Quant à Tertullien, il semble que le montanisme l’enveloppe de son linceul, éteignant ce génie si ardent dans ses étroitesses superstitieuses. On ne sait rien ni des dernières années, ni de la mort de ce lutteur mélancolique et fiévreux : on peut seulement affirmer qu’il finit avec la réaction à laquelle il s’était voué tout entier.


ALBERT REVILLE.