Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/202

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


soit par ses mauvaises mœurs, soit par son apostasie, pouvait être réintégré dans le corps du Christ ; car si les docteurs distinguaient encore fortement entre le pardon de l’église et celui de Dieu, la masse des fidèles se souciait peu de cette distinction, ou plutôt n’osait compter sur celui-ci qu’à la condition d’être munie de celui-là. L’épiscopat prétendit qu’il avait le pouvoir d’accorder ou de refuser cette réintégration, et, comme il usait libéralement de ce pouvoir, il eut pour lui les opinions sans doute, mais aussi les désirs de la majorité. lie montanisme contesta ce droit aux évêques et voulut qu’il fût réservé à ses illuminés, qui seuls, disaient-ils, pouvaient discerner la sincérité des repentirs, mais qui refusaient impitoyablement la réintégration dans l’église à tous ceux qui avaient commis un péché mortel, de peur d’encourager les autres à les imiter [1]. Cependant tous les évêques ne furent pas hostiles au montanisme. Il y en eut qui, soit conscience, soit pression de l’opinion locale, se montrèrent peu disposés à s’arroger le pouvoir illimité des clés, et même l’évêque de Rome Éleuthère inclina fort à reconnaître la validité des prophéties montanistes. Ce fut alors que le parti épiscopal d’Asie-Mineure députa à Rome un fondé de pouvoir, nommé Praxéas, contre lequel Tertullien dirigea l’un de ses plus violens traités, et qui paraît n’avoir guère eu de peine à faire revenir le siège romain sur une décision dont le mouvement montaniste en Orient eût tiré grand profit. La crise atteignit son maximum sous l’évêque de Rome Zéphyrin (200-218), auquel on attribue généralement cet édit indulgent contre lequel Tertullien déchaîne sa fougueuse colère dans son livre De Pudicitia. Pour la première fois dans l’histoire de l’église, l’évêque romain reçut les titres de souverain pontife, d’évêque des évêques, on conçoit dans quel sens ironique et amer. L’édit épiscopal proclamait la réintégration après pénitence des chrétiens coupables d’adultère et de fornication. « Absit, absit ! s’écrie indigné le presbytre de Carthage, tu souilles par un tel édit les oreilles de l’église vierge ! Le Seigneur a bien pu appeler le temple terrestre de Dieu une caverne de voleurs ; jamais il ne l’eût désigné comme un repaire de fornicateurs et d’adultères ! » Tout le reste est à l’avenant. Cela n’empêcha pas Calliste, successeur de Zéphyrin, de couronner le système en revendiquant pour l’évêque le droit de pardonner tous les péchés. La gloriosissima multitudo des psychiques applaudit et se laissai pardonner.

L’histoire ecclésiastique énumère un nombre considérable d’évêques

  1. Nous trouvons dans Tertullien (De Prœdic., 19) la liste des péchés considérés alors comme mortels : l’homicide, l’idolâtrie, la fraude, le blasphème, l’adultère, la fornication ou toute autre violation du temple de Dieu, c’est-à-dire toute impureté profanant le corps du baptisé, qui, par le baptême, est devenu comme un habitacle du Saint-Esprit.