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déjà l’image de Dieu en vertu de son origine et de ses facultés supérieures ; mais elle doit faire usage de ces facultés pour s’élever à la ressemblance avec Dieu. Tertullien insiste beaucoup sur cette distinction, fort juste au fond, entre l’image virtuelle, imparfaite, et la ressemblance complète. Enfin, avec tous les écrivains catholiques de sa période, il maintient énergiquement le libre arbitre, nié par les gnostiques.

Et pourtant Tertullien, nous allons le voir, est le précurseur d’Augustin, comme tout à l’heure nous pouvions dire qu’il était celui d’Athanase. Sur ce terrain matérialiste où il se complaisait relativement à l’origine de l’âme, il n’était guère embarrassé pour se prononcer sur les rapports de cette âme avec l’organisme corporel. L’âme, selon lui, n’était ni préexistante au corps, ni créée après lui, et, matérialisme à part, il a parfaitement établi que le fœtus vit de sa vie personnelle ou du moins distincte dès le moment de la conception, et qu’un corps sans âme n’est pas autre chose qu’un corps sans vie. Pour lui, le corps et l’âme sont conçus en vertu du même acte générateur, et il entre là-dessus en des détails que nous devons accepter dans le même esprit qu’il les donne (naturel veneranda, dit-il, non erubescenda), mais en réalité plus subtils que concluans. L’âme et la chair croissent ensemble, ont ensemble leur puberté, leur maturité, et ne se séparent pour un temps qu’à la mort. L’âme se prépare à celle-ci dans le sommeil de chaque jour, auquel elle ne participe pas. Elle exerce alors ses membres, n’ayant plus à sa disposition ceux du corps. C’est dans cet état surtout que l’esprit de Dieu se communique le mieux à elle, Ici nous voyons apparaître dans la théologie de Tertullien et, par elle, dans l’église le dogme du péché originel, pour ainsi dire inconnu avant lui, et qui resta si longtemps étranger à l’église grecque.

Il ne suffit pas d’avoir stipulé la réalité du libre arbitre pour expliquer l’homme moral, ou plutôt c’est alors que surgit la grande difficulté qui a toujours défié les efforts des penseurs partis du principe de la liberté d’indifférence : comment donc se fait-il que le mal moral soit universel au point qu’aucun homme ne saurait s’en dire exempt ? On peut trouver contradictoire ou insuffisant le dogme ecclésiastique aspirant à rendre compte de ce phénomène trop évident ; mais cela n’absout nullement les nombreuses écoles de philosophie qui ont volontairement ignoré ce problème, ou qui même ne se sont pas doutées de son existence. Le temps n’est plus où l’on s’imaginait l’avoir résolu en imputant le mal moral individuel à une mauvaise organisation sociale. Tertullien, le moraliste rigide, en a compris la gravité, et l’explication qu’il en donne se résume en ceci, que la substance de l’âme humaine a été altérée chez Adam par la malice du diable, et qu’ainsi notre premier père n’a pu nous