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d’Asie, représentant de l’opinion modaliste, put être fort bien accueilli par l’évêque et le clergé de Rome. Même on peut voir que la thèse de la monarchie divine, ce que nous appellerions aujourd’hui l’unitarisme, est en très grande faveur auprès de la multitude chrétienne.

C’est ici que Tertullien prend position. Il a défendu vigoureusement contre Hermogène la doctrine de la création et repoussé avec énergie toute idée d’une matière informe, préexistante, dont plusieurs pères platoniciens de cette époque n’étaient pas éloignés. Il explique le mal par l’existence et l’activité du diable, sans se demander si ce n’est pas reculer la difficulté au lieu de la résoudre. Rien de bien saillant dans tout cela ; mais pour la première fois le mot de trinité apparaît dans l’église occidentale. Tertullien en effet croit en une trinité divine bien différente de la trinité de l’orthodoxie ultérieure. Le mot est lancé toutefois, et l’idée fera son chemin. Ce qui le sépare foncièrement du dogme devenu plus tard officiel, c’est qu’il n’admet pas la personnalité éternelle du Fils. Antérieurement à la création, qui a un commencement déterminé, Dieu était seul avec lui-même, ipse sibi et mundus et locus et omnia, mais il avait de toute éternité en lui-même sa pensée ou sa raison. Cette raison n’avait pas encore toutefois d’existence personnelle et distincte, et Tertullien a pu dire impunément en tout autant de termes ce qui fut, cent ans après lui, si fortement condamné dans l’arianisme : il fut un temps où Dieu était sans le Fils. Quand donc le Fils est-il sorti de la substance divine avec la conscience et la volonté distinctes qui font la personne ? Tertullien le sait. Ce fut au moment même de la création, et le premier mot que Dieu prononça, fiat lux, accompagna ou plutôt fut l’émission du Verbe hors de son sein, car le Verbe est la vraie lumière, de laquelle provient la lumière sensible : une fois émis, il a été le serviteur de Dieu dans la création. C’est à lui que le Père parle quand il dit : Faisons l’homme à notre image ; c’est à lui qu’il faut attribuer les interventions divines dont il est parlé dans l’Ancien Testament ; c’est lui qui a inspiré ou visité les patriarches et les prophètes. Cette période, préparatoire pour les hommes, l’était aussi pour le Verbe, car il s’habituait ainsi à vivre sur la terre avec les hommes. Rien d’imprévu ni de brusque dans cette théologie. Voilà aussi pourquoi les philosophes et les gnostiques ont tort de se scandaliser des passages où l’Ancien Testament attribue à Dieu des actions ou des passions indignes de sa perfection absolue : c’est au dieu inférieur, au dieu de second ordre que tout cela doit être rapporté. De même, quand les livres saints disent de certains hommes privilégiés qu’ils ont vu Dieu, c’est du Dieu-Verbe et non de Dieu le Père qu’il peut être question. L’œil humain a pu voir le Verbe et