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ces passagers qui ont laissé derrière eux les rochers de l’Eubée : pas de tourbillon à combattre, pas de flots qui les secouent, la brise est caressante, la traversée va finir, l’équipage est en fête… Un choc soudain survient, et les voilà qui sombrent avec toute leur sécurité, cum tota securitate decidunt. » Je serais même tenté d’attribuer à ce goût pour l’effet oratoire certains passages qui dénoteraient au premier moment une grande humilité chrétienne et qui contrastent singulièrement avec ses allures si hautaines et si impérieuses, ou plutôt je dirais qu’ici encore la conscience du chrétien et le goût de l’orateur trouvent également leur compte. Il sait bien que le prédicateur ne risque jamais rien en s’accusant lui-même du défaut qu’il reproche aux autres. C’est ainsi qu’en commençant son traité sur la Patience il avoue qu’il en va parler comme un malade parle de la santé. Nous avons déjà mentionné certaines confessions relatives aux péchés de sa jeunesse. Quand il termine son allocution sur le Baptême, il demande seulement aux catéchumènes de se souvenir de lui dans leurs prières : tantum oro ut, cum petitis, etiam Terlulliani peccatoris memineritis.

Mais ne vous fiez pas trop à ces accens d’humilité superlative. Qu’un adversaire seulement se montre, et aussitôt le démon de la dispute s’empare de ce pénitent contrit. Il devient âpre, insolent, ferrailleur ; c’est un soldat qui ne songe qu’à se battre, et qui oublie, tout en se battant, qu’il faut aussi respecter son ennemi. Dialecticien subtil et rusé, il excelle dans l’art de ridiculiser son adversaire. L’injure, le sarcasme, une effronterie d’affirmation dans les momens de faiblesse qui frise et atteint même de temps en temps la mauvaise foi, voilà ses armes de prédilection. Il rappelle à chaque instant la dureté de Calvin, la verve injurieuse de Luther, mais sans avoir la dignité magistrale du premier, ni la charmante bonhomie du second. Il n’hésite pas à forger des mots risibles pour en décorer les objets de sa malveillance passionnée. Il faut qu’Hercule reçoive le nom de Scytalosagittipalliger, portant peau, flèche et massue. La terminologie gnostique lui fournit à chaque instant matière à des plaisanteries dans lesquelles on voit qu’il se délecte. Représentez-vous un Joseph de Maistre plaisantant avec le vocabulaire hégélien. C’est lui qui est le vrai père du fameux paradoxe je crois, parce que c’est absurde, credo quia ineptum, si souvent attribué à Augustin, boutade de controversiste embarrassé et colérique, dont on a eu le tort de faire un principe sérieux, ce à quoi le véritable auteur n’a pas songé un moment. Les catholiques trouvent-ils exagérés les jeûnes des montanistes, « c’est tout naturel, s’écrie-t-il en s’adressant à un catholique ; ton dieu, c’est l’on ventre ; ton temple, c’est ton gosier ; ton prêtre, c’est le cuisinier,