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ils n’étaient plus, pour ainsi dire, que des canaux par lesquels la volonté d’un seul homme circulait jusqu’aux extrémités du monde. Assurément la sécurité publique gagna beaucoup à voir disparaître ces conflits de pouvoirs qui la troublaient sans cesse, et ce fut un grand bienfait pour les provinces qu’on enlevât la toute-puissance à leurs avides gouverneurs. Néanmoins, si les administrés profitaient de ces réformes, il était naturel que les administrateurs en fussent très mécontens. Du moment qu’ils n’étaient plus chargés que d’appliquer les ordres d’un autre, l’importance de leurs fonctions diminuait, et cette autorité souveraine, absolue, qu’ils sentaient toujours sur leur tête, finissait par peser aux plus résignés. Si les ambitieux se plaignaient de l’amoindrissement de leur pouvoir, les honnêtes gens ne s’accoutumaient pas aussi facilement qu’ils le croyaient à la perte de la liberté. À mesure qu’on s’éloignait davantage de Pharsale, leurs regrets devenaient plus vifs. Ils commençaient à revenir de la surprise de la défaite, ils se remettaient peu à peu de l’épouvante qu’elle leur avait causée. Dans les premiers momens qui suivent ces grandes catastrophes où l’on a pensé périr, on se livre tout entier au plaisir de vivre, mais ce plaisir est un de ceux auxquels on s’habitue le plus vite, et il est si naturel de l’éprouver qu’on finit bientôt par ne plus le ressentir. Tous ces gens effrayés qui, le lendemain de Pharsale, ne souhaitaient que le repos, quand on le leur eut donné, souhaitèrent autre chose. Tant qu’on n’était pas certain de vivre ; on ne s’inquiétait pas de savoir si on vivrait libre ; une fois la vie assurée, le désir de la liberté revint dans tous les cœurs, et ceux qui servaient César l’éprouvèrent comme les autres. César, on le sait, avait donné à ce désir quelques satisfactions, mais elles ne suffirent pas longtemps. Il est aussi difficile de s’arrêter sur la pente de la liberté que sur celle de l’arbitraire. Une faveur qu’on accorde en fait souhaiter une autre, et l’on songe moins à jouir de ce qu’on a obtenu qu’à regretter ce qui manque. C’est ainsi que Cicéron, qui avait accueilli avec des transports de joie la clémence de César et qui saluait le retour de Marcellus comme une sorte de restauration de la république, changea bientôt de sentiment et de langage. À mesure qu’on avance dans sa correspondance, il devient plus aigre et plus frondeur. Lui qui avait si sévèrement condamné ceux qui « après avoir désarmé leurs bras ne désarmaient pas leur cœur, » il avait le cœur rempli des plus amers ressentimens. Il disait à tout propos que tout était perdu, qu’il rougissait d’être esclave, qu’il avait honte de vivre. Il attaquait de ses railleries impitoyables les mesures les plus utiles et les actes les plus justes. Il se moquait de la réforme du calendrier, et il affectait de paraître scandalisé de l’agrandissement de Rome.