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il se permet de lui dire quelques vérités et de lui donner quelques conseils. Cette seconde partie, qui se cache un peu aujourd’hui sous les splendeurs de l’autre, est bien plus curieuse, quoique moins éclatante, et elle a dû produire en son temps plus d’effet. Bien qu’il ait refait son ouvrage avant de le publier, comme c’était son habitude, il a dû y conserver le mouvement de l’improvisation. S’il n’a pas trouvé du premier coup ces belles périodes, les plus sonores et les plus pompeuses de la langue latine, il est probable au moins qu’il n’a pas changé grand’chose à l’ordre des idées et à la suite du discours. On sent qu’il s’anime et s’échauffe peu à peu, et qu’à mesure qu’il avance il ose davantage. Le succès de sa belle parole, dont on était privé depuis si longtemps, les applaudissemens de ses amis, l’admiration et la surprise des sénateurs nouveaux qui ne l’avaient pas encore entendu, cette sorte d’ivresse qu’on éprouve soi-même à parler quand on s’aperçoit qu’on vous écoute, enfin le lieu même où il parle, ces murailles du sénat, auxquelles il fait allusion dans son discours, et qui gardaient le souvenir de tant de voix éloquentes et libres, tout lui redonne du cœur. Il oublie les précautions timides du début, et l’audace lui revient avec le succès. N’est-ce pas attaquer indirectement le pouvoir absolu que de dire : « Je souffre de voir que le destin de la république, qui doit être immortelle, dépende tout entier de la vie d’un homme qui doit mourir ? » Et que penser de cette autre parole, plus vive encore, presque cruelle : « Vous avez beaucoup fait pour enlever l’admiration des hommes ; vous n’avez pas fait assez pour mériter leurs éloges ? » Que faut-il donc que César fasse pour que l’avenir puisse le louer autant qu’il l’admirera ? Il faut qu’il change ce qui existe : « la république ne peut pas rester comme elle est. » Il ne s’explique pas, mais on devine ce qu’il veut. C’est la liberté qu’il souhaite, non pas cette liberté sans limite dont on avait joui jusqu’à Pharsale, mais une liberté réglée et modérée, compatible avec un pouvoir fort et victorieux, la seule que Rome pût alors supporter. Il est clair qu’en ce moment Cicéron ne croyait pas qu’il fût impossible d’arriver à une transaction entre César et la liberté. Un homme qui renonçait avec tant d’éclat à l’un des droits les moins contestés de la victoire ne pouvait-il pas être tenté de renoncer plus tard aux autres ? Et quand on le voyait si clément et si généreux envers les particuliers, était-il défendu de croire qu’il pourrait bien faire un jour cette libéralité à sa patrie ? Quelque faible que fût cette espérance, comme alors il n’y en avait pas d’autre, un honnête homme et un bon citoyen ne devaient pas la laisser perdre, et c’était leur devoir d’encourager César par tous les moyens à la réaliser. Ils n’étaient donc pas coupables de le louer avec effusion de ce qu’il