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était le plus embarrassée, il avait eu l’imprudence de prêter ce qu’il avait d’argent à Pompée : le poignard du roi d’Égypte avait emporté à la fois la créance et le débiteur. Pendant qu’il essayait de se procurer quelques ressources en vendant ses meubles et sa vaisselle, il découvrit que sa femme s’entendait avec ses affranchis pour le dépouiller de ce qui lui restait ; il apprit que son frère et son neveu, qui s’étaient rendus auprès de César, cherchaient à se justifier à ses dépens, et travaillaient à le perdre afin de se sauver ; il revit Tullia, sa fille chérie, mais il la revit triste et malade, pleurant à la fois les infortunes de son père et les infidélités de son mari. À ces malheurs trop réels se joignent en même temps pour lui des malheurs imaginaires qui ne le font guère moins souffrir ; il est tourmenté surtout par ses irrésolutions habituelles. À peine a-t-il mis le pied en Italie qu’il se repent déjà d’y être venu. Suivant son usage, son imagination inquiète met toujours les choses au pire, et il est ingénieux à trouver dans tout ce qui lui arrive quelque raison d’être mécontent. Il se désole lorsque Antoine veut le forcer à quitter l’Italie ; quand on lui permet d’y rester, il se désole encore, parce que cette exception qu’on fait en sa faveur peut nuire à sa réputation. Si César néglige de lui écrire, il prend l’alarme ; s’il reçoit une lettre de lui, quelque bienveillante qu’elle soit, il en pèse si bien tous les termes qu’il finit par y découvrir quelque motif de s’effrayer ; l’amnistie, même la plus large et la plus complète, ne le rassure pas tout à fait. « Quand on pardonne si facilement, dit-il, c’est qu’on diffère sa vengeance. »

Enfin, après un séjour de près d’une année dans cette ville bruyante et empestée, il lui fut permis de quitter Brindes. Il revint dans ses belles maisons de campagne qu’il aimait tant et où il avait été si heureux ; il retrouva ses livres, il reprit ses études interrompues, il put goûter de nouveau ces biens précieux dont on jouit sans y songer quand on les possède, et qu’on ne commence à apprécier que lorsqu’on les a un moment perdus, la sécurité et le repos. Rien n’égala jamais pour lui le charme de ces premiers jours passés tranquillement à Tusculum après tant d’orages, et de ce retour aux calmes plaisirs de l’esprit, pour lesquels il sentait bien alors qu’il était véritablement fait. « Sachez, écrivait-il à son ami Varron, que depuis mon retour je me suis réconcilié avec mes vieux amis, je veux dire avec mes livres. À la vérité, si je les fuyais, ce n’est pas que je fusse irrité contre eux, mais je ne pouvais les voir sans quelque confusion. Il me semblait qu’en m’engageant dans des affaires si agitées, avec des alliés douteux, je n’avais pas suivi assez fidèlement leurs préceptes. Ils me pardonnent, ils me rappellent à leur compagnie ; ils me disent que vous avez été plus sage