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humain, et qui est trop souvent présentée comme un produit immédiat de la raison pure. Dans cette idée, telle qu’elle existe aujourd’hui chez les nations les plus civilisées, où le christianisme et la philosophie sont en honneur, on peut distinguer plusieurs élémens distincts : 1° un élément métaphysique ; c’est une essence éternelle, infinie, nécessaire, substance et cause, d’où le monde tire son origine et ses lois ; 2° un élément moral : Dieu n’est pas seulement une substance nue et morte, c’est un esprit, mais un esprit qui possède dans leur perfection et dans toute leur plénitude les attributs de la pensée et de la volonté ; 3° un élément idéal : Dieu contient en soi le modèle de toute beauté, de tout ordre, de toute régularité ; il est le principe de tous les types de la géométrie et de l’art, il est le lien des idées, des formes pures. De ces trois élémens, on peut dire que le premier caractérise surtout le Dieu panthéiste, le second le Dieu chrétien, le troisième le Dieu platonicien. M. Garnier, qui se plaçait seulement au point de vue de la pure psychologie, considérait comme une perception nécessaire de la raison l’affirmation d’une substance et d’une cause première nécessaires et infinies. Il n’attribuait pas davantage à l’intuition directe et immédiate de l’esprit ce qu’il appelait la perception de l’absolu ; néanmoins il était loin de sacrifier à la doctrine panthéiste la notion d’un Dieu parfait : seulement il ne voyait là qu’un acte de croyance et de foi, — foi naturelle bien entendu, et non positive, — différente de la perception, mêlée nécessairement d’obscurité et de trouble, et qu’il exprimait avec une sorte d’éloquence austère et touchante : « la véritable piété est de croire à Dieu et de l’ignorer ; croyons à l’existence et à la perfection de Dieu, et interdisons-nous sur tout le reste une indiscrète curiosité… Si le chrétien s’incline devant les obscurités de sa foi, tenons aussi pour vraiment religieux celui qui accepte sans révolte les mystères de sa raison… Job, après quelques murmures échappés à la faiblesse humaine, finit par rendre gloire à Dieu malgré le mystère des souffrances qui lui sont infligées, et Dieu déclare que Job est celui de tous qui a le mieux parlé de Dieu… Résignons-nous à la pieuse ignorance de Job, et que l’apôtre nous pardonne de garder parmi nos autels un autel au Dieu inconnu. » Ainsi la perfection divine est un objet de foi, non de perception directe. Quant à l’idéal, que les platoniciens confondent avec Dieu lui-même, M. Garnier, je le répète, n’y voyait qu’une conception de l’esprit, une catégorie de la pensée, et la théorie des idées de Platon n’était pour lui comme pour Aristote que des métaphores réalisées.

On voit quelle fermeté, quelle netteté, quelle décision d’esprit M. Garnier a portée dans cette science délicate où il était maître. Nous avons essayé de donner quelque idée de son esprit d’analyse ; on nous permettra, en terminant, de signaler chez lui un dernier trait. On a souvent reproché aux psychologues de se renfermer dans « leur moi abstrait et solitaire, » selon l’expression de Lamennais. On a dit que chacun d’eux étudiait l’homme en lui-même et construisait ainsi une humanité idéale qui ne ressemblait que très imparfaitement à l’humanité réelle. Les philosophes, a-t-on dit, n’ont décrit qu’un homme philosophique ; mais le genre humain n’est pas un philosophe, il n’est même pas exclusivement un homme civilisé. Toutes les discussions philosophiques sur le libre arbitre, les idées pures