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qu’est-ce qu’il exige ? D’avoir tout juste assez d’intelligence pour reconnaître que parmi les biens qui s’offrent à nous la plupart ne nous appartiennent pas, que nous ne devons pas plus nous chagriner lorsqu’ils nous sont enlevés que nous ne devons nous affliger lorsqu’on nous réclame un dépôt qui nous a été confié, et qu’enfin nous ne pouvons être heureux que par la possession des choses qui sont vraiment nôtres et par notre indépendance de celles qui ne sont pas à nous. Moyennant ces conditions, nous vivrons en paix avec le monde, et nous serons assurés contre toutes les chances d’infortune. Quant au christianisme, il exige moins encore, s’il est possible, car il ne demande à l’individu qu’une simple disposition de l’âme qu’il appelle la bonne volonté, c’est-à-dire cette simplicité du cœur qui, ne connaissant ni les troubles ni les emportemens, juge ingénument et sans exagération la valeur de tous les biens, et cette docilité courageuse autant que naïve qui le fait avancer à travers les périls de la vie avec la tranquillité profonde du soldat illettré qui marche au-devant de la mort.

M. Paul Janet définit le bonheur « le déploiement harmonieux et durable de toutes nos facultés dans leur ordre d’excellence. » Sa définition est certes remarquable, et un Goethe l’aurait signée. Son seul défaut, c’est qu’elle n’a pas, à notre avis, de caractère d’universalité, et qu’elle définit le bonheur exceptionnel des privilégiés de la nature et de la fortune, non le bonheur qui est le lot véritable de l’humanité. Le bonheur que décrit M. Janet correspond si exclusivement à un bonheur individuel que, dans l’énumération qu’il fait des biens qui, selon lui, le composent, il n’hésite pas à plusieurs reprises à déclarer la privation de tel ou tel de ces biens une infortune positive. D’un autre côté, il a si parfaitement senti ce que la possession de ces biens a de précaire et de trompeur, qu’il a été obligé d’introduire quelque peu arbitrairement l’épithète de durable dans sa définition, c’est-à-dire de supposer que dans ce déploiement successif de nos facultés nous ne perdrons jamais le point que nous aurons gagné une fois, et qu’à mesure que nous avancerons nous conserverons les résultats acquis, les bénéfices de notre activité passée. En est-il ainsi en réalité ? Hélas non. Ce déploiement de nos facultés n’a rien de durable, et le bonheur passé ne s’ajoute pas au bonheur présent pour le grossir et le compléter. Nous n’emmenons pas avec nous nos biens déjà acquis, nous les laissons derrière nous ; dans la puissance, nous ne gardons pas la paix profonde que nous goûtions dans la liberté ; la sécurité de la pauvreté ne nous suit pas dans la richesse, et aussitôt que nous sommes appelés à jouir du tranquille sentiment de l’affection, nous voyons s’enfuir à tire-d’aile les voluptés plus vives que nous avions puisées dans la passion. En un mot, nous traversons les biens de la vie