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genre humain, et que tout homme peut atteindre en dépit de s condition et de ses facultés.

Il s’agit donc de déterminer quel esp le véritable objet de l’âme, et c’est, dans cette recherche qu’on s’aperçoit que nos facultés ne nous sont que d’un médiocre secours pour atteindre au bonheur. Je m’adresse tour à tour à chacune de mes facultés, et je lui demande quel est l’objet véritable avec lequel mon âme doit se mettre en harmonie. Aucune ne reste sans réponse, car chacune d’elles est maîtresse d’un bien qu’elle me présente comme cet objet, et qu’il ne tient qu’à moi de prendre pour tel. La volonté me présente la richesse et la puissance, l’imagination son cortège de beaux fantômes et de plaisirs délicats, la passion ses enivremens et ses extases ; j’essaie successivement de tous ces biens, et je les abandonne l’un après l’autre aussitôt goûtés, car dans chacun je rencontre tout autant de souffrance que de joie. Si la sécurité est la marque certaine du bonheur, aucun de ces biens n’est le bonheur, car la durée leur est refusée, et je puis toujours prévoir le moment où ils m’échapperont. C’est presque le nom de maux qu’il faudrait leur donner plutôt que celui de biens, car il n’en est aucun qui sous son sourire ami ne cache un visage ennemi. Dans aucun, je ne trouve la vie véritable, et il n’en est aucun qui ne puisse me donner la mort. Homicides, puisqu’ils sont plus riches encore en dangers qu’en plaisirs, trompeurs et infidèles, puisqu’ils n’attendent qu’une occasion de m’échapper, après que la prudence m’a conseillé de ne compter sur aucun accord durable, la voix plus sévère et plus impérieuse du devoir s’élève pour m’ordonner de ne faire avec eux aucun pacte. Chacun de ces biens qui se présentait comme étant l’objet de l’âme est condamné à tour de rôle par la morale comme étant une source non de bonheur, mais d’infortune. Nous marchons donc de déceptions en déceptions et de souffrances en souffrances dans cette poursuite du bonheur à travers les biens qui sont les objets propres de chacune de nos facultés ; mais du milieu de ces déceptions et de ces souffrances une grande et importante leçon, quoique négative, se dégage, la leçon de l’indépendance. Chaque déception n’est qu’un lien qui se brise, chaque souffrance n’est que la rupture d’un anneau de la chaîne qui retient notre liberté captive, chaque épreuve est un pas de fait vers la conquête de l’objet véritable de l’âme. Si nous ne savons pas encore quel est cet objet, nous savons au moins ce qu’il n’est pas, puisque nous connaissons par expérience la valeur des biens que nous avions pris pour lui. Il n’en est plus aucun que nous puissions craindre, puisqu’il n’en est aucun qui puisse nous tromper ; il n’en est plus aucun qui puisse nous enchaîner, puisqu’il n’en est aucun qui puisse nous séduire. En nous