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dans les deux cas, qui a sa vie à lui, distincte de notre vie ; c’est un être ou c’est une chose. Alors, obéissant à cette illusion toute-puissante, nous cherchons à l’identifier soit, avec un des êtres, soit avec une des choses que nous connaissons. À notre insu, nous lui donnons un corps, nous le revêtons de membres humains, nous lui prêtons un visage gracieux, un aspect enivré et des lèvres souriantes, et puis nous cherchons en tous lieux cette mensongère réalité créée par notre imagination, une artiste dangereuse autant qu’incomparable. La plupart des hommes se plaignent amèrement du bonheur ; mais quand, on va au fond de leurs déceptions, on s’aperçoit qu’elles ont eu pour cause première cette fausse opération de l’esprit. Ils ont cru de toutes les forces de leur âme à un fantôme créé par un rêve de leur égoïsme ou de leur convoitise. Quelquefois, il est vrai, le fantôme a une plus noble origine, et il peut se faire qu’il sorte d’un rêve d’abnégation, d’amour et de vertu ; mais cette origine ne peut lui donner la substance qu’il n’a pas, et quelle que soit la nature de nos espérances, elles sont destinées à être trompées. Les philosophes eux-mêmes ne sont pas à l’abri de cette erreur de l’esprit, et lorsqu’ils partent du bonheur, il leur arrive la plupart du temps de le présenter comme une sorte de personnalité distincte, et de parler de lui comme ils parlent de celles de nos facultés qui ont le rôle le plus nettement déterminé et la fonction la plus tranchée. L’humanité s’épargnerait beaucoup de déceptions, beaucoup de récriminations et beaucoup de dissertations, si, étant avertie de cette pente glissante de son esprit, elle mettait une attention scrupuleuse à ne pas se figurer le bonheur comme quelque chose de distinct et à le prendre pour ce qu’il est réellement, non pour un bien ou pour une faculté, mais pour un état de l’âme.

Le bonheur est un état de l’âme qui consiste dans un sentiment de parfaite sécurité. Or qu’implique ce mot sécurité, sinon l’existence d’objets ou d’êtres extérieurs qu’on ne redoute pas, ou dont on est indépendant, ou avec lesquels on vit en bon accord ? On voit comment le bonheur participe de deux caractères : il est intérieur, puisqu’il est un état de l’âme ; il est extérieur, puisqu’il suppose un objet hors de l’individu.

Mais de ces trois sentimens qui entrent dans la composition de cette sécurité que nous nommons bonheur, absence de crainte, indépendance, accord de l’âme avec son objet véritable, quel est celui qui la constitue essentiellement ? A coup sûr le dernier. Définissons donc le bonheur l’indépendance de tous les biens qui ne sont pas l’objet véritable de l’âme et l’accord parfait de l’âme avec cet objet. Voilà le bonheur qui est la propriété commune de tout le