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adopterons-nous ? Ni l’une ni l’autre et toutes les deux à la fois. Il est certain que ceux qui placent le bonheur en dehors de l’homme et qui le voient sous la forme d’un bien extérieur dont ils ne sont séparés que par des circonstances qu’il est au pouvoir de la société de détruire tombent dans l’erreur qui a donné naissance à toute idolâtrie, c’est-à-dire qu’ils ne font qu’objectiver hors d’eux le désir qu’ils trouvent en eux. Cependant il n’est pas moins certain que le bonheur n’est pas purement intérieur et ne dépend pas absolument de l’individu, et cela pour deux raisons : la première, c’est que le désir qui est en nous doit nécessairement correspondre à un objet, et que cet objet ne peut être qu’extérieur ; la seconde, c’est que ce désir est le plus vain des mensonges, s’il ne peut être réalisé que par des facultés dont on peut constater l’absence dans la grande majorité des hommes. Ainsi nous avons fait deux nouveaux pas vers la solution de ce délicat problème : le bonheur suppose un objet extérieur, et la possession de cet objet ne dépend directement d’aucune de nos facultés. Il ne nous reste plus qu’un pas à faire, ce semble, c’est de nommer cet objet et de définir la nature de cette possession.

Le bonheur est donc double en quelque sorte ; mais comment ces deux caractères si différens s’unissent-ils en lui ? Est-ce que nous allons nous le représenter sous la forme d’un bien hybride composé de deux substances et semblable à ce médiateur plastique qu’un ingénieux philosophe anglais, Cudworth, avait inventé pour rendre compte des rapports de l’âme et du corps ? Un des points les plus importans qu’ait établis la philosophie historique de notre temps, c’est que l’homme a une tendance presque invincible à l’anthropomorphisme, et que la nécessité de se figurer ses pensées lui fait prendre pour des réalités les images qu’il s’est formées. Mais ce n’est pas seulement dans les religions primitives que règne cet anthropomorphisme ; il règne aussi dans les philosophies métaphysiques les plus avancées. Les distinctions nées des nécessités de l’analyse prennent une sorte de corps ontologique, elles se présentent sous la forme d’êtres réels, et nous ne sommes pas très loin parfois de croire qu’il est en nous telle chose qui s’appelle la mémoire qui a sa vie propre, indépendante de telle autre chose qui s’appelle l’imagination ou l’attention. Le langage lui-même nous trompe par sa trop grande précision, et nous fait prendre pour des êtres réels, pour des manières de personnes, tout ce que nous le chargeons de nommer. C’est en particulier la mystification qu’il nous fait subir avec le mot de bonheur. Grâce à notre tendance à tout personnifier, nous nous figurons volontiers le bonheur sous la forme soit d’un bien extérieur ou intérieur, mais nettement déterminé