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que les sociétés et les doctrines philosophiques faisaient peser sur leur frêle liberté.

S’il n’y a pas de bonheur commun à l’humanité tout entière, s’il n’y en a d’autre que celui que peut se créer chaque individu, il faut conclure que la masse des hommes en est exclue. En effet, prenez successivement chacun de ces biens que M. Janet analyse si finement, et qui, selon lui, font partie intégrante du bonheur, et dites à combien de personnes vous pourrez les appliquer. La richesse ? mais la pauvreté est le lot général de l’humanité. La santé ? mais ce monde est un vaste hôpital. Les plaisirs de l’imagination ? mais ils demandent, pour être goûtés pleinement, une culture exceptionnelle et un loisir éclairé qui sont au pouvoir de très rares individus. La passion ? mais très peu d’hommes en sont capables, et la plupart meurent sans l’avoir connue. L’affection ? mais quiconque a observé, même superficiellement, l’humanité sait qu’elle présente ce spectacle terrible d’âmes séparées, par des murs de glace, et que l’affection que nous avons les uns pour les autres se mesure tout simplement par le degré d’élévation de ce mur. Le caractère ? mais il n’y a rien qui soit moins commun, car lorsqu’elle a formé un caractère, la nature se réjouit ; selon le mot de Shakspeare, elle s’arrête pour le contempler, et dit : C’est un homme ! Si l’homme est chargé de créer son bonheur sous sa propre responsabilité, je demande quel est celui de tous ces biens qu’il peut acquérir par les efforts de sa volonté, sauf peut-être la richesse, laquelle dépend de tant de hasards et constitue tellement une exception, que de tout temps il est celui dont la sagesse a tenu le moins de compte. De tous les biens qui figurent dans le catalogue descriptif de M. Janet, la richesse était mise de côté, je n’en vois qu’un seul qui relève directement de l’individu : la vertu. Il est certain qu’il est au pouvoir de tout homme de créer en lui la vertu et d’être heureux par elle ; mais encore il est vrai de dire que si on entend par vertu autre chose que la simple honnêteté, si l’on veut parler de la vertu philosophique, le bonheur qui en découle sera à la portée de bien peu, A qui s’adressent donc toutes nos dissertations sur le bonheur, sinon aux privilégiés de la fortune et de la nature, à ceux qui plus ou moins ont reçu les sourires du monde et le sacre de l’esprit, aux heureux, en un mot, qui n’ont pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’est le bonheur, puisqu’ils le possèdent, et qu’ils peuvent dire le mot profond d’un de nos amis qui avait pris sur notre table précisément le livre aimable de M. Janet : « Philosophie du bonheur ; mais le bonheur est une philosophie ? »

Ainsi deux grandes opinions se partagent le monde sur cette question de la nature et de la forme du bonheur. Laquelle des deux